Au Liban, le difficile accouchement du gouvernement accentue le marasme

Au Liban, le difficile accouchement du gouvernement accentue le marasme
Le Premier ministre libanais Saad Hariri lors d'une conférence de presse à Beyrouth, le 22 juin 2018Anwar AMRO

Plus de trois mois après la reconduction du Premier ministre Saad Hariri, le Liban est toujours sans gouvernement, suscitant des craintes d'une nouvelle panne institutionnelle et l'effondrement d'une économie déjà au bord du précipice.

Dans un pays habitué aux crises politiques à répétition, le Liban se croyait pourtant tiré d'affaires. En mai s'étaient en effet tenues les premières législatives depuis neuf ans, instaurant un vent d'optimisme.

Le président Michel Aoun, élu lui fin 2016 après plus de deux ans de vacance à ce poste, avait alors rapidement reconduit M. Hariri à son poste.

Mais les tractations s'éternisent depuis, et l'absence du gouvernement entrave notamment la concrétisation de projets d'infrastructures de plusieurs milliards de dollars, promis à une conférence d'aide internationale.

Les causes du retard "sont liées au partage des postes ministériels revendiqués par chaque groupe politique", assure Nadim Mounla, conseiller du Premier ministre désigné.

Le Liban est régi par un fragile équilibre entre les différentes communautés religieuses, et les grands partis qui les représentent adoptent par consensus les décisions majeures de la vie politique, ce qui prête le flanc à d'interminables tergiversations.

En 2009, il avait fallu à M. Hariri cinq mois pour mettre en place une équipe ministérielle, contre dix mois à l'ancien Premier ministre Tamam Salam (2013-2014).

"Certes nous avons connu pire auparavant, mais le contexte est désormais différent. Nous sommes face à une urgence économique", confie Alain Aoun, député et neveu du chef de l'Etat.

- "Formez le gouvernement" -

La guerre en Syrie voisine, qui a cristallisé les différends entre partis politiques libanais, n'arrange pas les choses.

La formation du gouvernement est également ralentie par le débat épineux sur le type de relations à avoir avec le régime de Bachar al-Assad.

Pour certains partis pro-Damas, comme celui du président Aoun ou le puissant mouvement chiite du Hezbollah qui combat en Syrie aux côtés des forces loyalistes, le président Assad, qui enchaîne les victoires dans son pays, est incontournable.

Dans l'autre camp, les partis traditionnellement opposés au régime syrien, comme le Courant du futur --la formation de M. Hariri--, refusent de légitimer le pouvoir de Damas.

Cette semaine, Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah qui comptait plusieurs ministres dans le gouvernement sortant, a appelé à se concentrer sur la politique intérieure.

"Formez le gouvernement. La question des liens avec la Syrie, nous la discuterons après", a-t-il lancé.

L'enlisement actuel retarde le déblocage de l'aide accordée au Liban par la communauté internationale. Celle-ci s'était engagée en avril à hauteur de 11,5 milliards de dollars en prêts et dons, dans le cadre de la conférence CEDRE.

Les montants promis sont essentiellement affectés à des projets spécifiques d'infrastructures. Mais ces projets ne peuvent être débloqués avant qu'un gouvernement ne les entérine.

Les réactions à l'international n'ont pas tardé à fuser. En juillet, la Banque mondiale --qui a promis quatre milliards de dollars à CEDRE--, précédée par le Conseil de sécurité, ont mis en garde contre les retombées du retard.

Mais, assure M. Mounla, le processus de CEDRE se poursuit en coulisses.

Une réunion de travail pour "définir le mécanisme de suivi" des montants et leur allocation est prévue début septembre avec le délégué de la France à CEDRE, l'ambassadeur Pierre Dusquesnes, ajoute le conseiller.

- Indicateurs dans le rouge -

"Un ou deux mois (de retard) supplémentaires ne compromettront pas une stratégie étalée sur dix ans, voire plus", veut-il croire.

Mais l'économie libanaise, largement fragilisée par sept ans de conflit en Syrie, s'est encore détériorée depuis le début de l'année.

L'impasse actuelle "a un impact indéniable sur les investissements et par conséquent sur la croissance", affirme Marwan Barakat, économiste en chef à la Bank Audi.

"Sur onze indicateurs que nous suivons, sept étaient dans le rouge au cours des sept premiers mois de l'année", indique-t-il. Parmi eux, les permis de construire, qui reflètent la santé du secteur immobilier, ont chuté de 20,1%.

Les craintes d'une possible dévaluation monétaire se sont aussi accentuées, propulsant les taux d'intérêt bancaires sur les dépôts en livres au-delà de 10% pour enrayer toute dégringolade.

La croissance économique avait déjà oscillé autour de 1% ces trois dernières années, contre plus de 9% à la veille de la guerre en Syrie, selon le FMI. La dette du pays atteint 82,5 milliards de dollars, soit 150% du PIB.

Mardi, M. Hariri a rappelé "la responsabilité (...) de toutes les parties afin d'éviter une détérioration économique". "Si le gouvernement n'est pas formé bientôt, je dénoncerais tous ceux qui entravent sa formation", a-t-il averti.

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