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Au Soudan, les chrétiens aspirent à une liberté longtemps hors de portée

Opprimés sous le règne du président Omar el-Béchir aujourd'hui déchu, les chrétiens du Soudan espèrent que la transition politique marque le début d'une ère de plus grande liberté religieuse.

Dans le labyrinthe de ruelles poussiéreuses d'Omdourman, ville voisine de la capitale Khartoum, l'église de Youssef Zamgila est encore dissimulée dans la cour d'une maison.

Elle consiste en quelques bancs en fer, une chaire et des croix grossièrement peintes sur des piliers qui soutiennent un toit ondulé.

L'église "précédente a été détruite parce que nous n'avions pas les papiers requis. (Les autorités) ont toujours refusé (la construction de l'église", explique le pasteur luthérien.

Le Soudan figure dans les dernières places du classement international de la fondation catholique Aide à l'Eglise en détresse (AED) sur la liberté religieuse. Celle-ci était pourtant mentionnée dans la Constitution en vigueur sous M. Béchir.

Selon les autorités, les chrétiens ne représentent que 3% des 40 millions de Soudanais, un chiffre contesté par les leaders de la communauté qui l'estiment plus élevé.

Cette minorité compte des coptes, des catholiques, des anglicans et d'autres confessions, dont de nombreuses ont été poussées à la clandestinité sous l'ancien régime.

Des associations caritatives étrangères ayant aidé les chrétiens soudanais ont aussi été expulsées, surtout après la sécession du sud du pays --à majorité chrétienne-- en 2011.

"Les autorités pensaient que les églises et les associations chrétiennes soutenaient l'indépendance du Sud", relève Ezekiel Kondo, évêque anglican de Khartoum.

"L'Etat a constamment suivi une stratégie d'affaiblissement de l'Eglise", affirme-t-il dans son bureau, de l'autre côté de la grande église au sein de laquelle il officie, dans le centre de Khartoum.

"Nos enfants ne peuvent pas s'instruire sur le christianisme puisque l'environnement dans lequel ils baignent est entièrement façonné pour les musulmans", regrette Jacob Paulus, un enseignant de 28 ans d'Omdourman.

- Espoir -

Porté au pouvoir en 1989 par un coup d'Etat soutenu par les islamistes, le président Béchir a été déchu en avril par l'armée sous la pression d'un mouvement de contestation inédit.

Après la signature d'un accord entre les généraux ayant succédé à M. Béchir et la contestation, une instance de transition composée de civils et de militaires a été investie le 21 août. Parmi ses 11 membres figure une chrétienne, Raja Nicolas Abdel Massih.

En outre, la Constitution adoptée pour encadrer la transition, qui doit durer un peu plus de trois ans, ne considère pas l'islam comme une caractéristique définissant l'Etat, alors que le pays était sous Omar el-Béchir régi par la charia (loi islamique), instaurée dès 1983.

"Au moins, maintenant, nos dirigeants reconnaissent les chrétiens comme faisant partie de ce pays", se réjouit le pasteur Mata Boutros Komi. "Les chrétiens ont prié pour ce changement pendant des décennies, nous sommes contents car ce changement est arrivé".

A ses côtés dans l'église de fortune d'Omdourman, le pasteur Youssef Zamgila partage cet optimisme.

"Les chrétiens aussi ont participé aux manifestations, ils avaient de bonnes raisons (pour cela). Je pense que les heures les plus sombres sont derrière nous".

Ce mois, des chrétiens ont manifesté à Khartoum pour réclamer des droits égaux, une scène difficilement imaginable sous Béchir.

- "Mentalité islamiste" -

Mais d'autres appellent à la prudence. "Nous sommes d'un optimisme prudent", dit John Newton, de l'antenne britannique de la fondation AED. "Nous étions inquiets lorsqu'en mai le Conseil militaire (ayant succédé à M. Béchir) a annoncé que la charia serait maintenue".

La présence de militaires ayant fait carrière sous Béchir au sein du nouveau Conseil souverain a fait craindre que la révolution soudanaise soit de courte durée.

L'évêque Ezekiel Kondo estime que la priorité est d'assurer la paix dans le pays, déchiré par des rébellions et des conflits dans des régions peuplées de minorités non arabes ou non musulmanes.

"Un document n'apaise pas à lui tout seul la souffrance d'un peuple", prévient-il. "Pour que cette transition fonctionne, il doit y avoir la paix. Ensuite, toutes les autres choses importantes se produiront aisément."

Instillée durant des décennies, la "mentalité islamiste est toujours là", renchérit-il. Pour l'évêque, tout dépendra de la capacité à mettre en oeuvre "les principes de la transition". Si tel est le cas, "alors oui, nous aurons du changement."

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