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Au Sud de Pyongyang, un musée pour cultiver la haine des Américains

histoire

Un groupe de visiteurs chasse l'autre sur la "Place du serment de la vengeance", dans le Musée des atrocités de guerre américaines, au sud de Pyongyang, où, selon l'histoire officielle nord-coréenne, 35.383 personnes furent massacrées pendant la Guerre.

Qu'ils soient des écoliers, des militaires ou des ouvriers, le rituel est toujours le même devant une fresque murale au slogan programmatique: "Chassons les Américains et Réunifions la Nation!".

Un volontaire sort du rang, se lance dans une diatribe contre les Etats-Unis, et les membres du groupe répondent à l'unisson, poings tendus: "Ecrasons! Ecrasons! Ecrasons!"

La haine des Etats-Unis est un pilier de la République populaire et démocratique de Corée (RPDC), le nom officiel de la Corée du Nord.

Sachant que le régime a constamment présenté son arsenal nucléaire comme son assurance-vie face aux menaces américaines, on peut imaginer le dilemme qui pourrait se poser à l'issue du sommet au cours duquel le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un sont censés discuter dénucléarisation mardi prochain à Singapour.

Car comment une paix avec le grand ennemi ne saperait-elle pas la légitimité du Parti des travailleurs de Corée?

La dynastie des Kim, qui règne depuis trois générations sur Pyongyang, fonde son autorité sur le rôle du patriarche Kim Il Sung dans la lutte pour libérer la péninsule du joug colonial japonais lors de la première moitié du XXe siècle.

- Cannibalisme -

L'histoire officielle veut que cette quête de liberté fut interrompue par la décision des Américains et des Soviétiques de diviser la Corée après la défaite japonaise de 1945, puis contrariée par la coalition des Nations unies et des Etats-Unis quand le Nord tenta de réunifier de force la Corée en envahissant le Sud en 1950.

La diabolisation des Etats-Unis et du Japon est constamment entretenue, au Nord, par quantités de livres, films et lieux de mémoire comme ce Musée des atrocités de guerre américaines à Sinchon, à une trentaine de kilomètres de la capitale.

L'agence officielle KCNA affirme qu'un demi-million de personnes le visitent chaque année.

A l'intérieur, des peintures montrent toutes sortes d'horreurs commises par des militaires américains arborant le visage de la folie contre des civils affrontant courageusement la torture.

On voit les bourreaux enfoncer des clous dans le crâne des suppliciés, leur écraser la tête ou couper le sein d'une femme.

Le guide Ri Kum Ju raconte que les Américains se livrèrent même à des actes de cannibalisme.

"Ils tuèrent les gens individuellement avec une brutalité qui défie l'imagination humaine, en leur arrachant les yeux, en leur brûlant intégralement le corps au fer rouge, en découpant des lambeaux de chair pour les manger après les avoir salés", dit-il.

- "Déconnecté de la réalité" -

Ce récit pose cependant un problème fondamental. Quoi qu'il se soit passé à Sinchon à l'automne 1950 -les détails et le bilan sont inconnus- les chercheurs indépendants sont incapables d'affirmer que ce sont les Américains qui ont commis des crimes.

A en croire l'historien Adam Cathcart, de l'Université de Leeds, la première unité étrangère arrivée sur place était britannique, et non américaine, et la ville n'avait que peu d'intérêt pour les forces alliées emmenées par les Etats-Unis, y compris pour les Sud-Coréens, qui avançaient rapidement sur Pyongyang.

Nul doute que des atrocités aient été commises au cours d'une guerre qui a fait des millions de morts en trois ans.

M. Cathcart évoque des vagues de représailles dans le secteur de Sinchon à l'automne 1950 entre les communistes et leurs ennemis.

"C'est une affaire de Coréens tuant des Coréens dans le brouillard de la guerre, mais pas une tentative des Américains d'éradiquer les communistes d'un district avec des méthodes médiévales", assure-t-il.

La façon dont le Nord a présenté Sinchon est "simplement totalement déconnectée de la réalité de la guerre", dit-il à l'AFP, mais a permis d'étayer la "propagande antiaméricaine".

- "Loups à visage humain" -

Au musée, on peut aussi écouter le septuagénaire Ju Sang Won raconter comment son père, qui avait survécu à l'explosion d'un dépôt de munitions dans laquelle des centaines de personnes avaient été rassemblées, fut finalement écartelé entre deux chariots.

"Les impérialistes américains sont une meute de loups à visage humain", dit-il. "Nous devons combattre jusqu'au bout les bâtards américains".

Il se peut que MM. Trump et Kim discutent d'un traité de paix pour remplacer l'armistice de 1953.

Mais, sans le repoussoir qu'est "l'impérialisme américain", Pyongyang aura du mal à "expliquer d'un point de vue idéologique aux Nord-Coréens pourquoi la péninsule est toujours divisée", anticipe Robert Kelly, de la Pusan National University.

Un avis que ne partagent pas tous les spécialistes.

"Nous avons vu avec les exemples de la Chine et du Vietnam comment la propagande communiste a su s'émanciper des diatribes anti-américaines", observe John Delury de la Yonsei University.

"Les deux systèmes ont +survécu+ au fait de ne plus avoir les Etats-Unis comme ennemi d'Etat."

Dans l'immédiat, il n'est pas question de faire évoluer les mentalités.

"Je continuerai d'inculquer à mes étudiants la conscience de la nature brutale des impérialistes américains", promet près du musée Jang Yun, vice-directeur d'une école primaire.

"Mon esprit de revanche est de plus en plus fort."

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