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Au Venezuela, la poésie pour résister à la crise

Entre les messages politiques et les appels à l'aide pour trouver des médicaments, les comptes Twitter du Venezuela laissent place à des rimes et des alexandrins, une forme de résistance aux rigueurs de la crise.

Dans un pays rongé par les pénuries et la violence, les amoureux de la poésie la défendent dans ses moindres recoins. Une bibliothèque spécialisée, un prix de la jeune poésie, des ateliers d'écriture et de traduction et même un compte Twitter, dont les administrateurs se retrouvent dans les trois petits bureaux de la fondation "La Poeteca", à Caracas.

"La Poeteca est issue du compte Twitter +Team Poetero+ créé en 2013, qui compte aujourd'hui près de 40.000 abonnés et publie quatre ou cinq poèmes par jour", raconte Ricardo Ramirez, directeur de la Fondation. En 2016, il a lancé le concours de jeunes poésies et en 2018, ouvert la bibliothèque, en grande partie grâce à des dons privés.

Les vers mis en ligne du Vénézuélien Andres Eloy Blanco (1896-1955) sur Twitter font écho au désenchantement entre les slogans de l'opposition et ceux du gouvernement: "Je ne sais si tu m'oublieras, ni si cette peur c'est de l'amour: ce que je sais c'est que tu vas et que moi seul, ici demeure".

Mais aussi des poèmes colombiens, de l'Américaine Sylvia Plath ou du Suédois Tomas Tranströmer qui invitent au départ: "Fatigué de tous ces gens qui parlent parlent avec des mots mais sans langage, je pars vers des îles couvertes de neige où les mots n'existent pas".

Tout manque, la monnaie locale s'enfonce, le salaire minimum mensuel permet à peine d'acheter deux poulets ou deux litres de lait. Les veines ouvertes du Venezuela ont déjà laissé s'écouler plus de trois millions de migrants et réfugiés. Dans ces circonstances, les librairies se raréfient.

- "Pas de livres" -

"Notre monde c'est la poésie et peu à peu, il a été complètement abandonné. Depuis le début de cette décennie, tout s'est arrêté et nous nous retrouvons soudainement dans un désert", reprend Ricardo Ramirez, libraire et écrivain.

Le Produit intérieur brut (PIB) du pays s'est contracté de moitié depuis 2014. Avec le manque de devises, l'importation de vivres et de médicaments a plongé à pic. Et plus encore celle de papier et de livres. Quand il devient difficile d'imprimer des papiers d'identité, faute de matière première, que dire des éditions de poèmes...

"Il n'y aucun ouvrage disponible de Rafael Cadenas (poète vénézuélien distingué par des nombreux prix internationaux dont le dernier Prix Reina Sofia, en mai 2018 en Espagne, ndlr), aucun livre de Romulo Gallegos", le plus célèbre écrivain-poète du pays qui fut même brièvement son président (1948) et dont de larges avenues portent le nom.

"On ne trouve plus les livres de quiconque en ce moment à part ce qui pourrait subsister dans les entrepôts de Monteavila Editores ou de la bibliothèque Ayacucho", poursuit M. Ramirez, évoquant les deux grandes maisons d’édition du Venezuela.

"Notre pays a bien des problèmes beaucoup plus graves, mais nous ne sommes pas médecins, ni infirmiers, nous ne sommes pas avocats. Nous, nous étudions la littérature. La poésie est la mémoire des peuples et nous avons bien l'intention de garder cette mémoire vivante", affirme-t-il.

Sa bibliothèque abrite des auteurs classiques et contemporains de la poésie vénézuélienne, mais aussi des livres des Polonais Wislawa Szymborska et Adam Zagajewski, ou de l'Américano-Serbe Charles Simic.

- Un don pour l'avenir -

Avec un budget annuel de 10.000 dollars assuré par le président et unique mécène de la fondation, Marlo Ovalles, un financier fou de poésie, les dons sont essentiels pour faire vivre La Poeteca.

Alfredo Chacon, un poète vénézuélien âgé de 81 ans, a fait la première donation en offrant sa bibliothèque personnelle pour laquelle il conserve un sentiment presque paternel.

"Les livres ont été une passion absolue et centrale dans ma vie, pour les lire et pour leur compagnie, mais il est arrivé un moment où cette merveilleuse collection avait besoin de quelqu'un pour veiller à son avenir", explique-t-il, heureux de contempler ses précieux enfants sur les étagères de La Poeteca.

"La poésie est le plus exigeant des genres. Mais ces conditions de vie cruelles n'ont ni diminué ni entamé sa place, au contraire. Il y a des signes d'une harmonie renaissante entre la poésie et la population", ponctue-t-il.

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