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Carnaval de Rio: une dernière nuit de féérie grinçante

La deuxième et dernière nuit du carnaval de Rio de Janeiro a été lancée par une école de samba qui a, avec ses danseurs joyeux mais moqueurs, livré une vision grinçante du "plus grand spectacle de la Terre".

C'est l'école de Sao Clemente qui a ouvert lundi soir le spectacle toujours féérique dans le sambodrome, sous les yeux de quelque 72.000 spectateurs s'époumonnant debout dans les tribunes.

Costumes chamarrés, danses syncopées et percussions assourdissantes, Sao Clemente a été la première des sept écoles qui devaient arpenter jusqu'au bout de la nuit les 700 mètres du sambodrome.

Sept premières écoles avaient déjà défilé dans la nuit de dimanche à lundi, toutes en lice pour le prestigieux titre de championne 2019.

Le premier char allégorique de Sao Clemente à pénétrer sur le sambodrome conçu par l'architecte Oscar Niemeyer se moquait d'un carnaval des pauvres devenu une énorme machine à faire de l'argent, avec un fronton clinquant "Hollywood".

Un Michael Jackson et une Madonna anachroniques illustraient le dévoiement d'un carnaval traditionnel qui aurait oublié la samba en quittant les rues pour le sambodrome, depuis 1984.

Sur un char, les "camarotes" abritant des salons VIP pour célébrités fortunées le long du sambodrome étaient caricaturés. C'est dans un de ses espaces réservés qu'est apparue un peu plus tard la star du football Neymar.

De voluptueuses danseuses portant sur leurs robes à cerceau des affiches "Bahianaise à louer, promotion à saisir" accusaient elles aussi le carnaval d'avoir perdu son âme.

"Bien sûr c'est une critique du carnaval", a dit à l'AFP Raja Harlota, juste avant de défiler pour Sao Clemente, "ce carnaval est l'un des plus politiques de ces derniers temps".

- Une catharsis -

Très attendue, l'école de samba de Mangueira promettait en fin de nuit d'enflammer le sambodrome avec un défilé engagé rendant hommage aux héros populaires de l'Histoire brésilienne n'apparaissant pas dans les manuels scolaires, notamment noirs et indiens.

Cette vénérable école 19 fois championne rendra également hommage à Marielle Franco, conseillère municipale noire de Rio née dans une favela et fervente protectrice des minorités, assassinée il y a près d'un an.

"L'unique conseillère noire qui portait dans son corps les causes qu'elle défendait - être noire, femme, née dans une favela et lesbienne, a été exécutée", a déclaré à l'AFP sa veuve Monica Benicio, qui devait défiler avec Mangueira pour cet hommage.

Etre ici "c'est résister et demander justice", a-t-elle dit.

Autre défilé très attendu, celui de Portela, détentrice du record de titres (22), dont certains costumes ont été signés par le couturier français Jean-Paul Gaultier.

Portela, donnant elle aussi dans la nostalgie, doit célébrer la mémoire de Clara Nunes, icône de la samba des années 70 et première artiste a avoir défendu les religions afro-brésiliennes.

Comme chaque année, la fête collective géante agit comme une catharsis permettant d'exprimer la joie, les rêves et les souffrances de l'âme brésilienne.

Et la féérie n'a pas déserté ce premier carnaval sous le règne du président d'extrême droite Jair Bolsonaro: chars spectaculaires, oiseaux géants flamboyants, percussions endiablées et "reines de batterie", ces danseuses sculpturales, faisaient encore vibrer les spectateurs lundi soir.

- Résistance des écoles -

Mais dès sa première nuit, le carnaval a donné l'occasion de faire passer bien des messages politiques, contre le "cirque" de Brasilia - siège du pouvoir - ou contre la corruption ou l'intolérance envers les minorités: noirs et communauté LGBT.

Des messages qui ont pris une connotation particulière deux mois après l'entrée en fonction d'un président Bolsonaro ayant accumulé les provocations racistes, machistes et homophobes avant son élection.

Ce carnaval confirme aussi la résistance des écoles de samba, qui ont vu les subventions de la ville diminuer de moitié depuis l'arrivée en 2017 du maire Marcelo Crivella, ancien pasteur évangélique.

L'édile goûte assez peu la débauche sensuelle d'une fête qui attire 1,5 million de touristes, dont des étrangers et leurs devises, dans la "ville merveilleuse".

Mais pour Jairo Machado, un danseur de Beija-Flor, il en faudrait plus pour décourager les amoureux du carnaval. "En dépit de faibles investissements des pouvoirs publics, les écoles ont surmonté tout ça, ont produit et ont réussi à faire un bon carnaval", a-t-il dit à l'AFP.

La championne sera désignée mercredi par les jurés. Pour toutes les écoles, c'est le travail de toute une année et des mois de répétition qui est ainsi sanctionné.

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