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Dans le sud syrien, l'insécurité malgré un compromis inédit entre régime et rebelles

Dans le sud syrien, l'insécurité malgré un compromis inédit entre régime et rebelles
Un véhicule pénètre dans la province de Deraa après avoir traversé le poste-frontière de Nassib, le 7 novembre 2018 à la frontière avec la JordanieLOUAI BESHARA
Russie, Syrie

Le régime syrien a reconquis la province de Deraa dans le sud de la Syrie mais son compromis improbable et inédit avec les rebelles du secteur n'a pas permis de rétablir la stabilité dans ce berceau du soulèvement anti-Assad.

C'est à Deraa qu'avaient débuté des manifestations prodémocratie en mars 2011, dans la foulée du Printemps arabe, avant de s'étendre à d'autres régions. Après leur répression sanglante par les forces du président Bachar al-Assad, une guerre civile a éclaté.

C'est aussi, paradoxalement, la seule région que les rebelles n'ont pas désertée après sa reconquête en juillet 2018 par le pouvoir, la majorité restant en vertu d'un accord négocié par Moscou, allié de Damas.

Ces ex-rebelles ont pu rallier un bataillon de l'armée ou ont conservé le contrôle de zones de l'ouest, de l'est et du sud de la province, mais aussi de certains quartiers du chef-lieu de Deraa. En vertu de l'accord, ils ne sont munis que d'armes légères.

La présence de l'armée se limite à des barrages érigés en périphérie de ces zones, où les ex-rebelles s'occupent désormais du maintien de la sécurité, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). Les institutions de l'Etat, dont la police, sont elles revenues dans la province.

Par comparaison, dans les quartiers rebelles d'Alep (nord) ou dans la Ghouta orientale, près de Damas, tous les groupes insurgés avaient dû partir au moment de la reconquête du régime lors d'offensives dévastatrices.

"Ce qui s'est passé à Deraa n'est arrivé nulle part ailleurs", confirme Salam, un résident s'exprimant sous un pseudonyme.

Malgré ce compromis inédit entre ex-ennemis qui a évité des destructions telles qu'à Alep ou dans la Ghouta, le mécontentement règne.

- "Assassinats ciblés" -

En mars, des manifestants ont protesté contre la réinstallation d'une statue de Hafez al-Assad, ancien président et père de l'actuel, huit ans après sa destruction.

"Le caractère unique de Deraa réside dans le fait que les structures de l'opposition sont restées intactes", explique Alex Simon du réseau Synaps, centre de réflexion basé à Beyrouth.

Ici, le gouvernement est "relativement permissif", souligne cet expert, expliquant que le régime tente d'"épargner" une armée "épuisée" après huit ans de guerre.

Selon lui, les anciennes factions rebelles remplacent "le régime et les Russes" dans les secteurs où l'armée syrienne est absente.

"Mais il y a un risque: les stocks d'armes (aux mains des insurgés) et le sentiment anti-Assad latent constituent un terreau propice à des explosions de violence", ajoute-t-il.

Depuis juin, l'OSDH a recensé 60 attaques contre les forces loyalistes, victimes d'attentats à la bombe ou de tirs.

Rarement revendiquées elles seraient perpétrées par d'anciens rebelles, selon l'Observatoire ou des habitants.

Des civils travaillant avec les institutions étatiques ont également été victimes "d'assassinats ciblés", d'après l'ONU.

La prolifération d'armes dans une province où le sentiment anti-Assad demeure puissant "va naturellement permettre la formation de cellules dormantes" contre le régime, souligne l'opposant Omar al-Hariri.

Mais pour Rifaat, un résident de Deraa s'exprimant sous pseudonyme, il est difficile d'identifier les responsables.

"Il y a des armes dans chaque maison", explique-t-il à l'AFP. "N'importe qui peut tuer n'importe qui, pour n'importe quelle raison".

"L'accord n'a pas apporté la stabilité", estime aussi Salam, qui a préféré quitter la province en notant "l'augmentation des attaques et assassinats".

- "Mots creux" -

Si les forces du régime n'ont pas totalement investi Deraa, c'est aussi à cause de sa position géographique sensible: elle jouxte Israël.

L'Etat hébreu ne verrait pas d'un bon oeil un déploiement des forces alliées de Damas telles que celles du Hezbollah libanais à sa frontière et s'est entendu avec la Russie pour éviter un tel scenario, selon des experts.

Malgré son compromis avec les rebelles à Deraa, le régime a procédé, selon des ONG, à des centaines d'arrestations et à la conscription forcée, comme dans d'autres bastions insurgés reconquis.

Entre le 26 juillet 2018 et la fin mars, pas moins de 380 personnes ont été arrêtées ou détenues, selon l'ONU.

Parmi elles de "nombreux humanitaires, déserteurs ou des personnes qui étaient affiliées aux forces antigouvernementales", confirme Sara Kayyali de Human Rights Watch pour qui les accords de réconciliation ne sont que des "mots creux".

Pour éviter d'être arrêté pour son service militaire, Rifaat ne quitte pas le secteur de Deraa al-Balad, tenu par les ex-rebelles dans le chef-lieu de la province.

"Il y a plein de gens comme moi", avance-t-il. "Tant que nous ne passons pas les postes de contrôle du régime, personne ne peut nous atteindre".

Parfois, il se sent un peu assiégé, mais "c'est mille fois mieux que de combattre avec le régime ou d'être emprisonné".

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