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En Argentine, la science sacrifiée à l'autel de l'austérité de crise

L'Argentine va mettre en orbite ce mois-ci un satellite météo construit en Patagonie, reflet d'une excellence scientifique menacée par le gel des crédits à la science, alors que le pays traverse une crise économique.

A Buenos Aires, le biologiste argentin Osvaldo Rey arrive chaque matin dans son laboratoire. Avec deux assistants, il fait des recherches sur le cancer du colon mais ces derniers mois, ce qui le préoccupe, c'est l'effondrement du peso argentin face au dollar.

90% des produits ou équipements qu'il utilise sont importés et leur coût a plus que doublé depuis le début de l'année.

"C'est une activité qui requiert une énorme passion, de la patience et de l'engagement. Ne pas pouvoir mener à bien ce qui te passionne, vraiment c'est démobilisant", confie Osvaldo Rey.

Dans les années 1990, une crise de financement de la science en Argentine l'a conduit à partir aux Etats-Unis, dans un laboratoire de recherche de l'Université de Californie, où il a passé 20 ans.

"Quand je suis revenu en Argentine en 2012, raconte-t-il, le financement pour mes recherches était de 30.000 dollars par an. C'était suffisant. Aujourd'hui, le financement est passé à 8.000 dollars par an" et le laboratoire ne survit que grâce à des collègues depuis l'étranger.

Ce laboratoire, au sein de l'Institut d'immunologie génétique de l'Hôpital universitaire de Buenos Aires, c'est lui qui l'a fondé.

L'ex-présidente de gauche Cristina Kirchner avait octroyé d'importants crédits à la science, convainquant ainsi des centaines de scientifiques argentins travaillant à l'étranger de rentrer au pays.

- Nucléaire, espace -

Alors que les laboratoires ont besoin de dollars pour acheter leur matériel, les dotations sont en pesos. En dollars, le budget pour la science est passé de 2,4 milliards en 2015 à 1,6 milliard en 2018. Et il va encore baisser en 2019, car le gouvernement s'est lancé dans un plan d'économies budgétaires très strict, dans le cadre d'un accord avec le Fonds monétaire international (FMI).

"Il y a des crédits qui sont annulés, comme la coopération scientifique avec des laboratoires étrangers", se désole Luis Baraldo, vice-doyen de la Faculté des sciences exactes de l'Université de Buenos Aires. "La science argentine aurait grand intérêt à mettre en place davantage de coopération internationale", assure-t-il.

En juillet, un programme scientifique d'un milliard de dollars dans le domaine spatial a été annulé.

"J'ai confiance dans la capacité technique de l'INVAP (qui fabrique satellites et radars) mais les contrats avaient été conclus à l'époque de la magie, mais l'argent, on ne l'a pas", avait alors déclaré le président argentin de centre-droit Mauricio Macri, en référence au gouvernement de Cristina Kirchner (2007-2015).

En arrivant au pouvoir fin 2015, Mauricio Macri a reconduit Lino Baranao, le ministre des Sciences de Mme Kirchner. Mais leur part dans le budget est passée de 1,5% en 2016 à 1,4% en 2017 et 1,2% en 2018.

Le temps des trois prix Nobel Bernardo Houssay (Médecine, 1947), Luis Leloir (Chimie, 1970) et César Milstein (Médecine, 1984) est bien lointain.

Aujourd'hui, l'Argentine est performante dans le nucléaire et dans le domaine spatial, depuis ses installations de Bariloche, au pied de la cordillère des Andes. Elle exporte ses centrales nucléaires en Australie, en Egypte, en Algérie. En 2014, une fusée Ariane a lancé Aesat-1, un satellite de télécommunication fabriqué en Argentine.

"Les chercheurs argentins sont très bons, souligne Osvaldo Rey, la formation a toujours été excellente. Mais aujourd'hui, il est très difficile de trouver quelqu'un qui veut faire un doctorat, cinq ans d'études, pour ne pas avoir de travail au bout. Les chercheurs de 35, 40 ans, choisissent de partir à l'étranger".

Horacio Salomon, directeur de l'Institut de recherche en biomédecine de l'Université de Buenos Aires regrette l'alternance de moments de grandeur et de décadence. "L'investissement dans la connaissance, c'est à long terme. Et cela doit être durable, sinon ça se perd. C'est parfois difficile de le faire comprendre aux politiciens".

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