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En Bolivie, féminisme et discrimination autour de la jupe traditionnelle amérindienne

Lorsque la créatrice de mode indigène Glenda Yanez se rend à l'école de ses enfants, un établissement de l'élite bolivienne, elle ne porte pas la jupe traditionnelle amérindienne, symbole identitaire mais aussi marqueur de discrimination.

La jeune femme y va "habillée", un euphémisme pour dire qu'elle s'habille à l'occidentale, craignant les conséquences que sa tenue pourrait avoir sur ses enfants.

"Les mères de famille qui me parlaient ne me parlent plus", raconte-t-elle, supposant que ces dernières ont su qu'elle revêtait quotidiennement la "pollera", une lourde et ample jupe confectionnée avec jusqu'à six mètres de tissu.

Une partie de la société bolivienne continue de mépriser les "cholas", terme familier qui désigne les femmes indigènes, même si les Amérindiens représentent la moitié de la population bolivienne.

"Ca me répugne que tu sois ici", lui a-t-on lancé à plus d'une occasion lorsqu'elle portait la jupe, la couverture et le chapeau traditionnels. "C'est une confrontation politique", dit-elle à l'AFP.

Mariée à un haut fonctionnaire indigène, Glenda Yanez appartient à une nouvelle bourgeoisie qui revendique la jupe traditionnelle, un "symbole de rébellion et de revendication pour les jeunes", selon elle, dans une société en pleine transformation.

Le pays a connu une prospérité économique inédite sous les gouvernements successifs du président socialiste Evo Morales, le premier Amérindien à accéder à la fonction suprême en Bolivie, qui brigue le 20 octobre un quatrième mandat.

- "Cholitas escaladeuses" -

La "pollera" est un thème de discussion récurrent chez Glenda, surtout depuis que sa fille de neuf ans a décidé de la porter pour aller à l'école, provoquant un petit séisme parmi ses camarades. "Femme de ménage, tu es une femme de ménage!", lui a lancé l'un d'entre eux.

Depuis l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales en 2006, les jupes traditionnelles sont toutefois de plus en plus visibles dans les espaces publics et les milieux professionnels, où elles étaient autrefois interdites.

Dora Magueño, une célèbre guide de montage à la tête d'un groupe de femmes baptisé les "cholitas escaladeuses", assure que "la crainte de porter la jupe a disparu". "On peut faire plein d'activités" ainsi vêtue, raconte-t-elle, disant rêver de gravir l'Everest... en tenue traditionnelle.

La Constitution bolivienne de 2009 reconnaît l'existence de 36 langues indigènes officielles et une loi approuvée en 2010 sanctionne le racisme et la discrimination. Jusqu'à cette date, une femme pouvait être expulsée d'un lieu public par le simple fait de porter la jupe amérindienne.

"La jupe est un symbole qui permet d'assumer sa différence, malgré la discrimination qu'elle peut susciter. Et c'est la femme qui tient ce rôle, car les hommes - les +cholos+ - n'ont pas d'habits typiques", explique à l'AFP la sociologue Ximena Soruco.

Depuis la fin du XIXe siècle, la "chola", personnage populaire de la littérature bolivienne, est considéré comme un groupe social à part : une femme qui travaille hors de chez elle et fait figure de pilier de la famille.

- "Instrumentalisation" -

Contrairement au Pérou ou à l'Équateur, qui comptent aussi d'importantes populations amérindiennes, "la +chola+ est très bolivienne", souligne Ximena Soruco.

Pour Bertha Acarapi, présentatrice d'un programme sur une télé privée, la tenue traditionnelle "n'est pas incompatible avec la modernité". "Nous ouvrons de nouveaux espaces et si nous ne le faisons pas, nos filles le ferons", assure-t-elle.

A quelques semaines du scrutin présidentiel, où Evo Morales se représente pour un mandat contesté après avoir fait modifier la Constitution, le port de la tenue traditionnelle fait l'objet de débat.

Militante des droits humains, Yolanda Mamani déplore une "instrumentalisation officielle" de la tradition de la part du gouvernement pour faire valoir que la Bolivie est "un État inclusif".

Beaucoup de femmes qui portaient des pantalons "commencent à se déguiser pour pouvoir être sénatrices, députées, ministres, présidente du Tribunal électoral suprême", dénonce la militante.

"L'instrumentalisation prendra fin lorsqu'on nous intègrera et que nous pourrons proposer des choses pour changer notre société, dans la politique, dans l'économie, et lorsque nous ne serons plus considérées comme des vêtements ambulants", conclut-elle.

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