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En Inde, à Varanasi, les gardiens des bûchers funéraires

"Les morts sont notre seul moyen de subsistance": depuis des siècles, la basse caste des Doms entretient les célèbres bûchers funéraires de Varanasi, ville sacrée de l'hindouisme dans le nord de l'Inde.

Sur les ghats, ces escaliers de marches tombant dans le Gange, une fumée noire à l'odeur lourde s'élève des brasiers. Sous le regard de mendiants et chiens errants, Bahadur Choudhary ordonne à ses assistants d'ajouter davantage de bois aux bûchers de corps et de verser du beurre clarifié dans les flammes.

Sur cet espace de crémations sur la berge du fleuve, les feux brûlent jour et nuit, sans interruption. Pour les hindous, être incinéré à Varanasi (Bénarès) permet d'atteindre le "moksha", l'extinction de l'âme, but ultime des croyants, et donc de mettre un terme au cycle des réincarnations.

Scène d'une Inde hors du temps, les bûchers de Varanasi représentent cependant un travail éreintant pour la communauté dalit (autrefois appelée "intouchable") des Doms, pauvres et analphabètes, qui en a la responsabilité.

"Beaucoup de travailleurs tombent malades à cause des longues heures sous le soleil et dans la chaleur des bûchers en feu", raconte Bahadur Choudhary, quatrième génération de sa famille à se consacrer au ghat Manikarnika.

Les Doms ont la charge de tout le processus de crémation, de l'entretien des feux à l'approvisionnement en bois en passant par les ventes de fleurs ou autres décorations pour le dernier voyage des défunts. Une tâche considérée comme impure.

Dans les ruelles tortueuses et pentues du vieux Varanasi, des convois d'hommes descendent sur des brancards la dépouille d'un proche recouverte d'un linceul. Les femmes sont interdites en ce lieu, de peur que leur larmes ne "retiennent" l'âme.

La communauté de croque-morts survit seulement de la générosité des familles endeuillées. "Certains ont à peine les moyens de payer la crémation", explique Bahadur Choudhary, "d'autres font des donations généreuses, et offrent même de nourrir tous les travailleurs".

Ainsi, il ne gagne parfois que 150 roupies (1,9 euros) pour une journée de travail physiquement épuisante qui peut s'étirer sur 18 heures. Les meilleurs jours peuvent en revanche rapporter jusqu'à 65 euros.

Dans ces conditions, certains Doms "cherchent des objets de valeur, comme des bijoux en or ou même des dents en or, laissés sur les corps par leurs proches", dit Bahadur.

"Lorsqu'ils trouvent quelque chose dans les cendres, ils le vendent pour en tirer ce qu'ils peuvent." L'incinération finie, les restes sont lâchés dans les eaux sombres du Gange.

Bahadur Choudhary a essayé d'éduquer ses fils pour qu'ils aient une vie différente de la sienne. Mais tous deux ont arrêté l'école pour suivre les pas de leur père, ainsi appelés à devenir la cinquième génération de leur famille à exercer ce macabre métier.

"Les temps peuvent changer mais rien ne changera ici. Les gens continueront à mourir et à venir à Varanasi, et demanderont aux Doms d'effectuer le travail sacré des dieux", prédit-il.

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