En Irak, des athlètes "spéciaux" mettent la trisomie K-O

En Irak, des athlètes
La joueuse de badminton irakienne Heba Asghar (à droite), atteinte de trisomie, à côté de sa mère lors d'un entretien avec l'AFP à son domicile le 8 juillet 2018 à BagdadAHMAD AL-RUBAYE
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Elle a déjà décroché l'or en Grèce en 2011 et aux Etats-Unis en 2015: à 23 ans, Heba Asghar, trisomique, est une athlète accomplie en badminton, qui défendra de nouveau en mars les couleurs irakiennes aux jeux Olympiques spéciaux d'Abou Dhabi.

Ce qui fait de Heba, jeune fille coquette aux cheveux noirs relevés par une barrette rose assortie à son jean slim, une athlète "spéciale", c'est qu'elle est née avec un chromosome en trop et vit avec la trisomie 21.

Petite, "elle n'était pas stable, elle était même agressive avec des membres de la famille", se rappelle sa mère Souad dans la petite maison familiale d'un quartier de la classe moyenne de Bagdad.

Mais à 10 ans, elle a débuté le ping-pong et remporté une médaille d'argent au Japon lors de jeux "Spéciaux", où s'affrontent des athlètes souffrant d'un handicap mental, avant de se spécialiser ensuite en badminton.

"Elle s'est accrochée et grâce à ça, a surpassé son handicap. Elle est devenue une championne et ça la rend fière", se félicite sa mère, en feuilletant les magazines en papier glacé, locaux ou étrangers, qui rapportent les exploits de Heba.

En 2015, sa médaille d'or en badminton aux JO spéciaux d'été de Los Angeles a même valu à Heba d'obtenir une pension mensuelle de 600 dollars du ministère irakien de la Jeunesse et des Sports.

- Pas de soutien -

Aujourd'hui, en attendant les prochains JO spéciaux d'été, prévus du 14 au 21 mars 2019 à Abou Dhabi, Heba Asghar réaligne chaque jour impeccablement ses médailles, ses trophées et les photos de presse où elle apparaît, sur une petite table, en rêvant de "nouvelles médailles".

Dhaï Wadi, 17 ans et elle aussi atteinte de trisomie, se prépare également pour Abou Dhabi.

Aux derniers Jeux spéciaux régionaux - également organisés aux Emirats, en mars 2018 - elle a brillé en athlétisme, remportant l'or sur 25 m et l'argent sur 50 m, et dépassant ainsi des compétiteurs venus de 31 pays au total.

"Quand Dhaï a commencé il y a trois ans, elle a fait de la natation, mais finalement elle s'est trouvée dans le sprint", raconte son père Ali Wadi, 60 ans.

"Maintenant, on espère qu'elle décrochera les mêmes médailles" au niveau mondial à Abou Dhabi en 2019, s'enthousiasme déjà celui qui consacre sa retraite, après plusieurs décennies dans le secteur de la santé, à s'occuper de sa fille, inscrite dans un institut scolaire public.

Mais, convient-il, c'est une gageure en Irak: "Contrairement à la plupart des autres pays où les jeunes souffrant de handicap mental sont pris en charge, rien n'est prévu pour eux (en Irak), même pas des véhicules spéciaux pour les emmener à l'entraînement", déplore-t-il.

Le père de Heba, Salah Asghar, 60 ans, critique lui aussi l'absence de soutien public dans un pays où la santé mentale est le parent pauvre d'un budget grévé depuis des décennies par les efforts de guerre et de reconstruction.

Il n'existe aucun chiffre sur le nombre de personnes atteintes de trisomie en Irak et "pas de médicaments" pour celles-ci, se lamente-t-il.

- Le courage d'essayer -

Il n'empêche que l'Irak est rentré des derniers Jeux spéciaux régionaux avec 52 médailles, notamment en badminton, natation, basket, athlétisme et bocce.

"Ces athlètes sont déterminés à dépasser leur handicap" et depuis qu'ils pratiquent régulièrement un sport, "ils sont plus indépendants", explique à l'AFP Essam al-Khafaji, directeur d'une école de sport spécialisée et subventionnée par des fonds publics.

Ce sexagénaire a monté l'équipe "spéciale" d'Irak, dont le slogan est affiché sur tous les murs du gymnase: "Laissez-moi gagner, et si je n'y arrive pas, laissez-moi montrer mon courage en essayant".

Ali, jeune sportif lui aussi résidant à Bagdad, en connaît un rayon sur le courage. Après deux opérations du coeur, il a décroché à 24 ans une médaille d'or au bocce, la version italienne de la pétanque, aux derniers Jeux spéciaux régionaux.

Aujourd'hui, toujours la mine réjouie même s'il a du mal à s'exprimer, Ali se prépare en espérant reproduire cet exploit lors des JO spéciaux d'été à Abou Dhabi, qui réuniront quelque 7.000 athlètes de 177 nations concourant dans 24 disciplines.

Médaillé d'or en athlétisme, Hussein Ali, 20 ans, est, lui, intarissable. "Ma mère et mon père m'ont aidé pour que je devienne un champion", explique-t-il.

Mais, champions ou pas, les athlètes spéciaux, comme les autre handicapés mentaux d'Irak, se heurtent encore à un mur, affirme la mère de Heba: celui des regards fuyants et des coups d'oeil assassins dans les rues.

"Il y a des gens qui aident les jeunes handicapés mentaux et les soutiennent, mais malheureusement il y en a aussi dans la société irakienne qui ne comprennent pas" leur problème, dit-elle à l'AFP. Selon des études, la grande majorité des Irakiens refuse par exemple la scolarisation d'enfants atteints de trisomie dans les écoles publiques.

"Parfois, quand nous allons quelque part avec Heba, des gens s'écartent d'elle comme s'ils avaient peur. Alors elle me demande, un peu naïvement, +Pourquoi font-ils ça?+", raconte sa mère.

"Parfois elle pleure, mais je lui réponds: +Tu es meilleure qu'eux, tu es une championne+".

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