En ce moment
 
 

Ethiopie: les réfugiés érythréens désespèrent de quitter le Tigré en guerre

 
 

Ce jour-là, Simon Fikadu s'était levé avant l'aube pour rejoindre le convoi qui allait quitter le camp de réfugiés érythréens de Mai Aini, dans la région éthiopienne en guerre du Tigré (nord), où il vivait depuis sept ans avec sa famille.

Une délégation de responsables emmenait une vingtaine de réfugiés à plus de 100 km au sud, à Dabat, pour visiter un site susceptible de devenir un nouveau camp - plus sûr que Mai Aini, où les combats se rapprochaient.

Le convoi venait de sortir du camp lorsque Simon entendit les premiers tirs. Bientôt, le crépitement allait encercler Mai Aini, où sa femme et ses trois enfants étaient encore assoupis.

Pendant quatre heures, Simon appela frénétiquement ses proches, qui devaient hurler pour couvrir le fracas des balles et des tirs d'artillerie.

Ces combats du 13 juillet illustrent une nouvelle fois les conséquences désastreuses de la guerre au Tigré sur les milliers d'Erythréens qui depuis une vingtaine d'années y ont trouvé refuge.

Mais depuis novembre, les rebelles de l'ancien parti au pouvoir dans la région, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), combattent l'armée fédérale éthiopienne et ses alliés, dont l'armée érythréenne.

Très vite, les réfugiés ont été pris pour cible : les deux camps les plus proches de la frontière érythréenne, Hitsats et Shimelba, ont été pillés puis détruits, des milliers de leurs habitants se sont évaporés.

Aujourd'hui, ces réfugiés craignent la contre-offensive des rebelles, et veulent quitter le Tigré pour toujours.

"Je vous en prie, essayez de comprendre mon émotion", implorait Simon devant des responsables de l'ONU lors de la visite du nouveau site, en région Amhara, au sud du Tigré, tandis que les combats faisaient rage chez lui.

Dans un anglais hésitant, il les suppliait d'évacuer Mai Aini et Adi Harush - les deux seuls camps de réfugiés érythréens restant au Tigré. "Ne soyez pas que des fonctionnaires. Je vous en prie, essayez d'être humains".

- "Corée du Nord africaine" -

Les réfugiés érythréens ont commencé à arriver au Tigré en 2000, à la fin de la guerre qui a opposé pendant deux ans l'Ethiopie à l'Erythrée, faisant des milliers de morts.

Ils fuyaient aussi le régime autoritaire d'Issaias Afeworki, le président de l'Erythrée, surnommé la "Corée du Nord africaine" en raison de ses violations des droits humains et de son service militaire forcé.

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a remporté en 2019 le Prix Nobel de la paix pour avoir initié un rapprochement surprise avec l'Erythrée.

Mais Issaias Afeworki et le TPLF, qui dirigeait l'Ethiopie lors du conflit, sont restés des ennemis jurés, et les réfugiés tigréens ne se sentaient plus en sécurité au Tigré.

La région "était bonne pour nous tous", raconte Abdela Ibrahim, un ancien résident deShimelba qui vit désormais dans un camp de déplacés à Azezo, près de la ville de Gondar, en région Amhara.

Mais du jour où M. Abiy a envoyé ses troupes au Tigré, l'attitude d'une partie des Tigréens envers les réfugiés érythréens a changé, raconte-t-il.

"Les adultes vous donnaient de l'eau à boire, mais les jeunes se mettaient à vous chercher querelle, à vous blesser, ou vous tuer avec n'importe quel objet qui leur tombait entre les mains", soupire Abdela.

Lorsque les combats ont atteint Hitsats fin novembre, des forces pro-TPLF se sont vengées sur les réfugiés des revers infligés par l'armée érythréenne, selon les témoignages des réfugiés.

De leur côté, les soldats érythréens, accusés de massacres de civils et de viols de masse, ont pris le contrôle de Hitsats et Shimelba, forçant les réfugiés encore présents à partir, ajoutent-ils.

Beaucoup n'ont eu d'autre choix que de s'aventurer à travers la zone de combats, souvent sans rien d'autre à manger que des feuilles de moringa.

- "Plus un endroit accueillant" -

Avant la guerre, 92.000 réfugiés érythréens vivaient au Tigré, dont 19.200 à Hitsats et Shimelba, selon l'Agence éthiopienne en charge des réfugiés (ARRA).

Plus de 5.000, fuyant les camps détruits, ont atterri à Mai Aini et Adi Harush. Mais ils ne s'y sont jamais sentis en sécurité, admet Tesfahun Gobezay, patron de l'ARRA.

Beaucoup redoutent d'être associés aux exactions des soldats érythréens. "Il y aune méfiance croissante entre les réfugiés érythréens et les communautés hôtes. C'est la raison de leur peur", précise M. Tesfahun à l'AFP.

La situation s'est encore détériorée à la mi-juillet. Les rebelles, après avoir repris le contrôle de la majeure partie du Tigré, ont lancé une offensive dans le sud et l'ouest de la région, où se trouvent Mai Aini et Adi Harush.

Mardi, l'agence de l'ONU en charge des réfugiés (HCR) a déclaré que les personnes se trouvant encore dans les deux camps avaient besoin d'une "urgente assistance vitale".

"L'eau potable propre est en train de se tarir, il n'y a plus de services de santé et la faim est un danger réel", a déclaré le porte-parole du HCR, Babar Baloch, dans un communiqué.

Le HCR évoque la mort de deux réfugiés. Selon l'ARRA, au moins six d'entre eux auraient été tués, par des "militants" du TPLF.

L'agence gouvernementale éthiopienne a également accusé les rebelles d'avoir déployé de l'artillerie lourde dans ces deux camps, d'y avoir pillé des véhicules et des entrepôts, et d'empêcher les réfugiés de partir, y voyant "une situation équivalente à une prise d'otages".

Le porte-parole des rebelles, Getachew Reda, a nié ces affirmations. "Nous n'avons aucun problème avec les réfugiés érythréens", a-t-il dit.

Malgré les garanties qui leur sont données, les réfugiés semblent avoir fait leur deuil du Tigré. "Désormais, je crois que le Tigré n'est plus un endroit accueillant pour nous Erythréens", affirme Solomon Tesfamariam, qui faisait aussi partie du convoi et vit désormais à Dabat, également situé près de Gondar.

Les responsables des camps accélèrent la relocalisation des réfugiés vers Dabat, où 79 personnes sont arrivées la semaine dernière, selon l'ONU.

La priorité a été donnée à ceux qui ont fui Hitsats et Shimelba, puis "à ceux qui ont les plus grandes craintes", déclare Tesfahun Gobezay, de l'ARRA.

Lorsque l'AFP a visité Dabat mi-juillet, ce n'était qu'un immense terrain à ciel ouvert, boueux, entouré de champs de blé et de pâturages.

Mais Solomon Tesfamariam assure que les réfugiés veulent venir sans attendre que les installations soient prêtes.

"L'abri et le reste, c'est pour demain. Maintenant, il faut sauver des vies", lâche-t-il. "Nous dormirons dans la boue s'il le faut".


 




 

Vos commentaires