Filière jihadiste de Lunel: de la difficulté de décrypter les mécanismes à l'oeuvre

Filière jihadiste de Lunel: de la difficulté de décrypter les mécanismes à l'oeuvre
Croquis fait le 4 avril 2018 à Paris montrant 3 des 5 accusés (à partir de la gauche) Hamza Mosli, Adil Barki et Ali Abdoumi lors de leur procès à Paris pour association de malfaiteurs terroriste venBenoit PEYRUCQ
Syrie

Qu'est-ce qui a poussé une vingtaine de jeunes de Lunel (Hérault) à partir en Syrie entre 2013 et 2014? Le premier procès de cette filière jihadiste s'est heurté lundi à la difficulté de cerner "l'effet de groupe" qui a pu jouer à l'époque.

Pendant trois heures, jusqu'à l'intervention de son avocat, Jawad S. tourne en rond. Il est l'un des cinq prévenus à ce procès ouvert jeudi devant le tribunal correctionnel de Paris. La plupart des Lunellois partis en Syrie ne sont jamais rentrés.

Cet homme de 34 ans, qui comparaît libre sous contrôle judiciaire et se présente comme un repenti, "ne peut pas le nier": oui, il s'était radicalisé fin 2013, oui, il avait participé la même année à des "assises religieuses", ces réunions organisées chez un particulier ou dans le snack "Le Bahut" tenu par Abdelkarim B., premier à avoir quitté la ville pour la Syrie.

Mais sans "jamais", jure-t-il, tenir de propos radicaux en public ni inciter au jihad en Syrie. Lui s'était radicalisé au contact d'un de ses coprévenus, Hamza Mosli, et de la propagande jihadiste sur internet, mais non, décidément, il ne pouvait expliquer le basculement des autres.

"On n'a pas la prétention de comprendre ce qui s'est passé, mais quand même, on se pose des questions", lâche la présidente du tribunal, qui cherche "à comprendre s'il y avait un terrain favorable" à cette vague de départs, l'une des plus importantes de France en proportion.

- "Accoucher" -

C'est finalement son avocat, Xavier Nogueras, décidé à le faire "accoucher", qui permet au tribunal d'y voir plus clair.

Le prévenu finit par reconnaître avoir tenu un discours salafiste "extrêmement véhément, extrêmement dur", y compris en public.

Pourquoi tous ces départs à Lunel?, interroge l'avocat.

Jawad S., qui jusque-là minimisait, l'admet: "Il y a eu un effet de groupe. J'ai participé à ça". Pendant l'enquête, il avait évoqué "une ambiance un peu jihad".

"Est-ce que le discours que vous avez pu tenir a pu entraîner des gens à s'autoradicaliser ?", insiste l'avocat.

-"Oui."

Mais il s'accroche à sa version: "Je peux vous garantir que je n'ai jamais incité personne".

La présidente n'aura pas de réponse claire à l'une de ses questions insistantes: "Qu'est-ce qui fait que vous avez basculé?"

L'épisode illustre la difficulté pour les magistrats d'identifier des causes à ce phénomène jihadiste, tant elles semblent diverses et en présence de prévenus minimisant leur rôle ou faisant office de seconds couteaux.

- "Ostentation" -

En sus de cet "effet de groupe" s'esquisse toutefois également l'image de jeunes cherchant à se donner une attitude par le biais du jihad.

"Tout le monde admirait les jeunes qui partaient là-bas, cela donnait envie", avait déclaré un Lunellois, qui n'est pas poursuivi, au cours de l'enquête. Interrogé vendredi sur ce point, l'un des prévenus, Adil Barki, s'était refusé à tout commentaire.

Jawad S., qui avait nourri le projet de partir en Syrie sans aller jusqu'au bout, l'admet: "Je me prenais pour un sachant", "j'étais dans une sorte d'ostentation".

Pendant ces "assises", "vous pouviez dire n'importe quoi aux gens pourvu qu'ils vous écoutent?", demande son avocat.

"- C'est ça".

Autre élément évoqué devant le tribunal, un contexte difficile pour certains enfants d'immigrés à Lunel, ville minée par le chômage. "Un sentiment de discrimination" à l'embauche, selon Jawad S.

"J'avais ce sentiment qui était très ancré", abonde Hamza Mosli: "Je voyais toute ma promotion du BTS obtenir un poste ou une suite logique en alternance".

Celui-ci, soupçonné par les enquêteurs d'avoir joué un rôle "central" au sein du groupe de Lunel, devait être interrogé longuement jusqu'à mardi. Soupçonné d'avoir joué le rôle de recruteur ou a minima d'avoir incité au jihad, il s'en défend.

Fin du procès mercredi.

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