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Gabriel Tallent, révélation des lettres américaines, à la conquête de la France

Gabriel Tallent, révélation des lettres américaines, à la conquête de la France
L'écrivain Gabriel Tallent lors d'une session photo avec l'AFP le 4 avril 2018JOEL SAGET

Chemise de bûcheron aux manches retroussées ouverte sur un T-shirt sombre, en jeans et chaussé de sneakers, petite barbe rousse et cheveux bruns coupés courts, le sourire engageant, Gabriel Tallent, 30 ans, a le profil de milliers de jeunes Américains... mais son écriture est unique.

"My Absolute Darling", son premier roman, qui vient d'être publié en français chez Gallmeister, a été salué quasi unanimement aux États-Unis par les critiques littéraires et loué par des auteurs renommés comme Stephen King.

Gabriel Tallent entame une tournée en France qui débute ce week-end aux Quais du Polar de Lyon (centre-est), le rendez-vous incontournable des littératures policières.

Traduit en français par Laura Derajinski, "My Absolute Darling" est un roman terriblement sombre, parfois insoutenable, mais toujours porté par une écriture en état de grâce.

L'héroïne du roman, âgée de 14 ans, s'appelle Julia mais tout le monde la surnomme Turtle (tortue en français). La jeune fille vit seule avec son père dans une cabane déglinguée, en Californie. Elle va au collège mais la plupart du temps, elle passe ses journées à démonter, nettoyer et remonter ses armes ou à traîner en forêt. Turtle pourrait être une sorte de Huckleberry Finn, le jeune "sauvage" imaginé par Mark Twain. Mais Turtle est une jeune fille violentée par son père, homme intelligent et adepte du mouvement survivaliste.

Le roman de Gabriel Tallent est l'histoire du combat de Turtle pour retrouver sa dignité volée.

"J'aime à croire que j'ai mis cinq ans pour m'exercer à écrire ce livre et trois autres années pour l'écrire... mais en vérité cela m'a pris vraiment huit ans", raconte dans un sourire le jeune romancier rencontré à Paris par l'AFP.

- Élevé par deux femmes -

Au départ, poursuit l'écrivain, passionné d'alpinisme et adepte de la nature sauvage (le fameux "wilderness" américain), "je voulais écrire une histoire sur le réchauffement climatique, sur la façon dont la violence est liée à l'idée que nous possédons le monde, que les créatures qui s'y trouvent sont à nous et que nous n'avons pas besoin d'en prendre soin".

La nature, sa sauvagerie parfois, sont au cœur du roman mais le personnage de Turtle, symbole d'une vie violentée, s'est imposé peu à peu.

"La violence est un sujet important pour moi (...) Je pense que tous ceux qui font attention à ce qui se passe autour d'eux ont vu ce qu'est la violence, notamment à l'encontre des femmes".

Gabriel Tallent a été élevé par deux femmes, sa mère biologique, l'essayiste Elizabeth Tallent et sa compagne, l'antiquaire Gloria Rogers.

"J'ai grandi parmi la vieille garde féministe", sourit-il. "J'ai aimé ça", ajoute-t-il pour qu'il n'y ait aucun malentendu.

"J'ai été un enfant nourri par les idéaux de l'égalitarisme, se demandant naturellement comment être quelqu'un de bien (...) Le lycée de Mendocino (la ville californienne où se situe le roman et où il a grandi, ndlr) ne laissait aucun enfant sur le bord du chemin. Il y avait beaucoup d'idéalisme mais c'était un environnement fantastique."

Une des originalités du récit est que l'histoire est racontée du point de vue de Turtle, victime, pas toujours consciente d'être justement une victime d'un crime odieux : l'inceste. "My Absolute Darling" ("Mon amour absolu", ndlr) ou "croquette", c'est ainsi que son père appelle Turtle. "L'inceste c'est croire que votre enfant vous appartient, que vous pouvez l'utiliser comme vous le voulez".

Le jeune homme qui vit désormais avec sa compagne dans l'Utah se confie. "Quelqu'un a essayé de prendre mon passeport et je me suis battu pour ça. J'ai été frappé à la tête avec une bouteille. On m'a frappé plusieurs fois au visage (...) J'ai traversé la grande ville européenne où je me trouvais couvert de sang et personne ne me regardait. J'étais invisible".

"On aimerait croire que les victimes de violence ont fait quelque chose de mal parce que ça nous réconforte de le croire".

"La fiction, souligne-t-il, prend au sérieux ceux qui sont invisibles. Elle les met en lumière".

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