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Galères, engueulades et "bébés parloir": l'amour à l'ombre de la prison

Galères, engueulades et
Un parloir de la prison d'Aix-Luynes II, dans le sud-est de la France, le 18 octobre 2018GERARD JULIEN

Elles font la queue devant la prison chaque semaine, et cela dure des mois voire des années. Entre "galères", "engueulades" et "bébés parloir", les compagnes de détenus racontent l'amour à l'ombre de la prison.

Lina*, 41 ans, a rencontré son conjoint trois mois avant son incarcération. Le temps pour elle de tomber enceinte, et lui de tomber pour des "erreurs passées". Neuf ans après, ils ont trois enfants dont deux "bébés parloirs", et Lina s'est habituée à cette vie de couple hors normes.

Au début, pour nombre de compagnes, la prison est un "choc". "C'est du béton partout, c'est ancien, c'est sale, ça pue", résume Sofia, 22 ans, apprêtée et impatiente devant l'entrée des parloirs de la prison de Fresnes. Chaque semaine, elle a 45 minutes seule avec son copain, dans une pièce vitrée de la taille "d'une cabine de vestiaire de piscine" équipée de deux tabourets en plastique.

Les détenus ont le droit à trois visites par semaine s'ils n'ont pas encore été jugés, une s'ils sont condamnés. Toute une organisation, notamment pour celles qui travaillent : "Il faut prévoir une demi-journée". Le temps de passer les portiques, vérifier les permis, attendre que les détenus descendent, puis qu'ils soient fouillés à la sortie du parloir...

Dans la salle d'attente de Fresnes, une majorité de femmes. En France, 98% des prisonniers sont des hommes.

Johanna, 30 ans, qui accompagne cet après-midi là une copine au parloir, connaît bien la prison qui a eu raison de son couple. "On avait 20 ans, il a fait 18 mois. A la fin, les parloirs, c'était : +T'étais où, t'as fait quoi, pourquoi tu viens moins souvent, arrête de te foutre de moi, ça fait 15 mois que je suis là, toi t'es dehors, tu vas pas me dire qu'il s'est rien passé+".

Surveillante au parloir de Fleury-Mérogis, Nathalie a assisté à pas mal "d'engueulades". "Pour un détenu, tout prend des proportions démesurées. Forcément. Ils sont incarcérés 22 heures sur 24".

- "Ingrat" -

Pour Virginie aussi, l'expérience a été plutôt amère. Pendant la détention de son copain, "c'est comme si moi aussi j'étais en prison", raconte cette employée d'association de 28 ans. "Je m'interdisais plein de choses, et je gérais sa vie pour lui depuis l'extérieur". Tout ça pour qu'il s'éloigne d'elle, à sa sortie l'été dernier. "Vous prenez le risque d'être associée à cette période qu'ils ont détestée", analyse-t-elle. "C'est ingrat comme rôle".

Parfois, les surveillants lèvent les yeux au ciel: face par exemple aux détenus qui obtiennent des permis de visite pour trois ou quatre femmes différentes.

"Un jour, deux filles se sont présentées pour le même", se souvient Nathalie. "Elles ont dit +on va y aller ensemble, on va régler nos comptes. Elles sont ressorties en pleurant".

Les choses sont aussi assez compliquées à l'extérieur: le sentiment d'être regardées "comme des pestiférées" par ceux qui savent, parfois même la désapprobation des proches. Virginie disait qu'elle avait un copain mais qu'"il était aux Etats-Unis".

La plupart des couples sont classiques, même si Nathalie est surprise d'en voir régulièrement se rencontrer au parloir: via les téléphones qui circulent en prison, certains détenus ont connu leurs copines sur des sites de rencontre.

Les relations sexuelles sont en théorie interdites au parloir, surveillé par le personnel pénitentiaire. Mais "si c'est discret, s'il n'y a pas de nudité apparente, s'ils sont juste assis l'un sur l'autre, on laisse faire", reconnaît Nathalie.

La mère de deux "bébés parloir" ne sait pas quand son mari pourra sortir. "Quand il reviendra, on lui fera sa place". Elle a entendu que c'était le plus difficile, pour ceux qui sortent après de longues peines.

Devant Fresnes, Sofia, sept mois de relation dont quatre au parloir, sait qu'elle tiendra bon pour les dix mois restants : "Je suis encore plus amoureuse, parce que je le vois vraiment investi... Je vois qu'il a envie de changer".

mdh/blb/mm

*Tous les prénoms ont été modifiés

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