En ce moment
 

Goodbye Copenhague? Les Féroé face à l'appel du large

"Ça fait 600 ans que le Danemark nous occupe. Ça suffit!". Sur sa vieille goélette retapée, Birgir Enni ne mâche pas ses mots, résumant l'aspiration d'une partie de la population des îles Féroé à rompre les amarres.

Perdu dans l'Atlantique Nord à plus de 1.100 km de la puissance tutélaire, l'archipel autonome depuis 1948 a déjà son drapeau --une croix rouge liserée de bleu sur fond blanc--, sa langue dérivée du vieux norrois que parlaient les Vikings, ses institutions et sa culture.

Entre fjords et monts pelés peuplés de moutons et enrobés par le fog, on caresse aujourd'hui l'idée de pousser le particularisme jusqu'à devenir indépendant.

"Nous ne sommes pas danois, nous ne serons jamais danois, nous ne pouvons être danois, nous sommes féringiens, point final", assène le ministre des Affaires étrangères et du Commerce, Poul Michelsen, leader du parti du Progrès, petite formation séparatiste.

"L'indépendance, elle se forge au quotidien. Chaque jour, nous nous en rapprochons en endossant de plus en plus de responsabilités. L'écart entre le Danemark et les Féroé se creuse naturellement", explique-t-il dans son bureau à Tórshavn, la capitale.

Après le transfert prévu des affaires migratoires aux autorités provinciales, la métropole danoise ne contrôlera plus principalement que la défense et certains aspects des politiques étrangère, monétaire et judiciaire.

- Économie florissante -

Union improbable de droite et de gauche, d'indépendantistes et d'unionistes, le gouvernement local met actuellement la dernière main à une Constitution, un compendium censé capturer l'essence féringienne et dans lequel certains voient une des ultimes pièces d'un puzzle menant à l'émancipation.

Le texte, dont la gestation a été longue et difficile, prix à payer pour obtenir le consensus le plus large possible, devrait consacrer le droit des Féringiens à l'autodétermination.

"Le Danemark n'est pas un maître sévère", admet Hanna Jensen, autre cofondatrice du parti du Progrès. Mais il "a ses propres motivations, besoins et intérêts et je sais qu'ils essaient de tenir compte de nos besoins, motivations et désirs mais ils entrent régulièrement en collision".

Ce conflit d'intérêts est devenu particulièrement saillant lors d'une querelle sur les quotas de pêche, au début des années 2010, quand le Danemark a dû se joindre au boycott imposé par l'UE --dont les Féroé ne sont pas membres-- sur le poisson féringien.

L'épisode a laissé des traces sur un territoire qui vit essentiellement de la mer.

Grâce à elle mais aussi à l'agriculture et au tourisme, et même si la manne pétrolière espérée se fait toujours attendre, les Féroé connaissent aujourd'hui une prospérité économique qui contraste avec les difficultés du Groenland, autre province danoise.

Le chômage est réduit à sa portion congrue, le produit intérieur brut par habitant dépasse celui de la métropole et les autorités féringiennes ont même demandé à Copenhague de geler à 642 millions de couronnes (86 millions d'euros) ses subventions annuelles --contre 982 millions en 2001--, faisant mécaniquement tomber leur poids dans l'économie locale.

- Population divisée -

C'est dès la fin du XIXe qu'un vent d'affirmation culturelle a soufflé sur l'archipel même s'il faudra attendre 1937 pour que le féroïen devienne la langue officielle.

La Seconde Guerre mondiale a ensuite galvanisé les envies de liberté quand les Féroé, envahies par l'armée britannique, ont goûté à l'autogestion pendant que le Danemark était sous la coupe des nazis.

Au sortir du conflit en 1946, un référendum donne une très courte victoire aux indépendantistes mais Copenhague répond en dissolvant le Løgting, le Parlement féringien.

Dans le port de Tórshavn, au détour des ruelles étroites et des maisons aux toitures végétales, les avis sont aujourd'hui partagés, reflétant la division en deux camps de taille comparable généralement dessinée par les sondages.

"Je n'ai aucun problème à être dans une union avec le Danemark", affirme Øssur Hovland, un enseignant à la retraite de 71 ans. "Nous sommes 50.000 personnes, c'est plus pratique d'être au sein d'une nation de 5 millions d'habitants".

Sur son deux-mâts, Birgir Enni, le vieux briscard de 69 ans, n'en démord pas. "On est si loin de tout et on a de tout en abondance. On n'a besoin de rien ni de personne".

Vos commentaires