Immigration: la France joue-t-elle le jeu face à l'Italie?

Italie

En matière d'immigration, la France a-t-elle joué le jeu vis-à-vis de l'Italie? La question est au cœur des tensions qui ont grandi cette semaine entre Paris et Rome.

La France a-t-elle accueilli autant que promis?

Le ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini a reproché mardi à la France de n'avoir accueilli que 640 migrants arrivés en Italie, sur les 9.816 promis.

Il faisait allusion à la "relocalisation", initiée entre 2015 et 2017 pour répartir les demandeurs d'asile dans l'UE depuis la Grèce et l'Italie: la France s'était engagée à en prendre 3.064 d'Italie, et en a effectivement accueilli 635 selon la Commission européenne.

Une différence qui s'explique notamment par les difficultés italiennes "à enregistrer et présenter" les candidats, selon Didier Leschi, directeur général de l'Ofii (Office français de l'immigration et de l'intégration). Les autorités italiennes "laissaient aux demandeurs le choix de leur pays" de destination : beaucoup "ont privilégié les pays du nord de l'Europe".

L'Allemagne a ainsi relocalisé 5.435 personnes depuis l'Italie, la Suède 1.392 et les Pays-Bas 1.020.

L'Italie pâtit-elle des procédures européennes ?

Le règlement européen dit "de Dublin" confie la responsabilité des demandes d'asile au premier pays où la personne est enregistrée, ce qui place les pays méditerranéens en première ligne.

Les Italiens reprochent en effet à la France de lui renvoyer les demandeurs d'asile enregistrés chez elle. Le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb a fait de leur transfert une priorité, car le nombre de demandeurs sous cette procédure augmente en France : 29.000 l'an dernier, sur 120.000 enregistrés en préfecture.

"En 2017, la moitié des procédures Dublin engagées par la France concernaient l'Italie", assure Gérard Sadik de l'association La Cimade, selon laquelle cette volonté de renvoi concerne "tous les pays européens".

Mais la procédure fonctionne mal : si le ministère de l'Intérieur reste extrêmement discret sur ce sujet sensible, les taux de réussite des renvois n'excède pas 10%.

La France renvoit-elle beaucoup vers l'Italie?

L'Italie reproche à la France d'avoir verrouillé sa frontière intérieure en réintroduisant des contrôles, justifiés par la menace terroriste. Pour les ONG cependant, cela sert surtout à contrôler l'immigration, avec des risques de violations des droits et d'entrave au droit d'asile.

Selon M. Salvini, la France a renvoyé en Italie 10.249 migrants à la frontière entre janvier et fin mai. Un chiffre jugé "crédible" à Beauvau : Gérard Collomb a récemment indiqué qu'"en 2017, 50.000 non-admissions ont été prononcées à cette frontière".

"Ne pas admettre à la frontière donne des statistiques, mais ça ne garantit pas que les gens ne rentrent pas" au bout du compte, souligne toutefois Pierre Henry, de l'association France Terre d'asile.

La France n'est pas la seule à pratiquer de tels contrôles aux frontières: l'Autriche, l'Allemagne, le Danemark, la Suède et la Norvège en font aussi.

La crise migratoire touche-t-elle particulièrement l'Italie ?

Plus de 690.000 personnes ont débarqué depuis 2013 en Italie. Une partie d'entre eux sont encore dans le pays, avec ou sans papiers : à la différence des demandeurs d'asile arrivés par la Grèce, un grand nombre de ceux qui arrivent par cette route ne sont pas éligibles au statut de réfugié.

Mais les arrivées ont beaucoup baissé : de 181.000 en 2016, on est passé à 14.300 en 2018, selon l'agence européenne de protection des frontières Frontex. Les demandeurs d'asile représentent ainsi 0,6% de la population en Italie et 0,5% en France, contre 3% en Suède.

Pour M. Sadik toutefois, le problème est que "l'Italie a un dispositif d'asile surchargé", et qu'"il n'y a pas eu d'aide structurelle" des autres pays.

"Il est faux de dire qu'il n'y a jamais eu de solidarité", assure-t-on à Beauvau. L'Italie a reçu près de 850 millions d'euros d'aides européennes depuis 2015. Et "la France a dépêché 52 experts de l'asile en 2016 et a actuellement 19 experts de Frontex sur place", souligne-t-on.

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