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Irak: les législatives au Kurdistan sous le signe de la résignation

En septembre 2017, le Kurdistan d'Irak votait dans la liesse pour son indépendance. Un an plus tard, son rêve d'Etat est bien loin et les posters, cette fois pour l'élection de députés, exaspèrent les habitants d'Erbil, la capitale de cette région autonome.

Les hommes politiques "dépensent un argent fou pour imprimer leurs affiches de campagne. Et quand ceux qui en ont besoin demandent de l'aide, ils répondent que c'est la crise et qu'il n'y a pas d'argent", s'emporte Abdallah Mohammed, un retraité de 69 ans.

"Alors ces élections ne m'intéressent pas", poursuit ce Kurde au keffieh noir et blanc noué sur la tête, en désignant des affiches aux couleurs criardes.

Il y a un an, les drapeaux vert, blanc et rouge des Kurdes flottaient dans les rues tandis que la population se pressait aux urnes pour voter massivement (93%) "oui" à l'indépendance du Kurdistan irakien.

Depuis lors, résignée à renouer avec Bagdad après avoir vu ses rêves de souveraineté s'envoler en même temps que les revenus du pétrole, la région autonome élit dimanche ses députés, sans beaucoup d'enthousiasme.

- "Péril" -

Dans la deuxième ville du Kurdistan, Souleimaniyeh, à l'est d'Erbil, Ahmed Bachdari, 65 ans ira lui voter dimanche. "En faveur de ceux qui ne mettent pas en péril le Kurdistan", confie-t-il à l'AFP.

Car, à l'automne dernier, certains ont redouté le pire. Moins de trois semaines après le référendum, les colonnes de blindés des forces fédérales se sont lancées à l'assaut des zones disputées dont les Kurdes avaient de facto pris le contrôle sans l'aval de Bagdad.

Dans la province pétrolière de Kirkouk --dont les recettes sont vitales pour financer le rêve d'un Etat-- la réponse kurde a été très divisée, illustrant la fracture entre les deux clans au pouvoir.

D'un côté, le gouverneur kurde de la province multi-ethnique rameutait les caméras de télévision pour appeler à prendre les armes; de l'autre des peshmergas se retiraient sans combat après des négociations.

Le premier adoptait la ligne du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), mouvement du grand architecte du référendum, l'ex-président de la région autonome, Massoud Barzani, en organisant la consultation dans une zone disputée. Les seconds dépendaient du parti du défunt président d'Irak, Jalal Talabani, l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) que M. Barzani a accusé sans le nommer de "haute trahison nationale".

- "Victimes du système" -

Pour Wahid Kourdi, un ancien peshmerga de 57 ans vivant à Erbil, son vote sera avant tout influencé par la situation des "Kurdes qui souffrent à Kirkouk" et dans les autres zones disputées.

"Une fois au Parlement, il faut que tous les députés n'oublient pas les zones disputées et travaillent à les faire revenir dans les frontières du Kurdistan", assure-t-il à l'AFP.

Ce sujet --surtout celui des revenus des exportations du pétrole-- va peser sur le scrutin de dimanche, tout comme le rêve d'Etat inabouti, une "situation de frustration" pour les trois millions de personnes ayant voté en faveur de l'indépendance en 2017, explique Adel Bakawan, directeur général du Kurdistan Centre for Sociology (KCS) de l'université Soran, près d'Erbil.

"En se mettant en scène comme victimes d'un système international et régional qui ne laisse pas les Kurdes entrer dans l'Histoire par la grande porte de l'Etat, les indépendantistes peuvent espérer récupérer ces voix", dit-il.

Le PDK a déjà récolté ces fruits lors des législatives irakiennes de mai, raflant "à lui seul 25 sièges" au Parlement de Bagdad, "ce qui le place en position de premier parti à l'échelle irakienne", note encore le chercheur.

Après cette performance à Bagdad, "tous les signes indiquent que le PDK va dominer et même balayer les autres listes" dimanche, affirme à l'AFP, déjà triomphant, Sobhi al-Mendalaoui, cadre du PDK à Erbil.

- Exclusion et défiance -

Mais la mainmise du PDK et de l'UPK sur la politique kurde s'accompagne aussi, souligne M. Bakawan, de "l'exclusion des micro-partis dans la prise des grandes décisions politiques".

Ceci "a fortement participé" à un mouvement de "défiance" qui pourrait, comme lors des législatives, aboutir à un record d'abstention.

Une désertion des électeurs mènerait "au maintien du pouvoir du PDK sur le Kurdistan", prévient Abderrazzaq Charif, membre du conseil national de Goran ("Changement" en kurde), parti qui souhaite depuis 10 ans créer un espace politique hors des deux camps traditionnels, qu'il accuse de corruption.

Loin des dirigeants kurdes qui ont maintenu le référendum contre l'avis de Bagdad et de la communauté internationale, "Goran plaide pour une participation réelle des Kurdes au gouvernement central", ajoute-t-il.

Après le bras de fer du référendum, il faut passer à l'apaisement, plaide à Souleimaniyeh Ahmed Bachdari.

Les dirigeants, au Kurdistan comme à Bagdad, "doivent faire des concessions pour que leurs conflits ne pourrissent plus la vie des gens", dit-il.

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