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Jihadistes: dans le Tarn, l'attente d'un retour de Syrie

Jihadistes: dans le Tarn, l'attente d'un retour de Syrie
Jacques Le Brun pose avec le numéro de Paris Match sur son fils Quentin, à Labastide-Rouairoux dans le Tarn, le 7 février 2019ERIC CABANIS
Syrie

Qu'il aille en prison, mais qu'il rentre, vivant, avec sa femme et leurs quatre enfants: c'est "l'attente" dans laquelle vit Jacques Le Brun, dont le fils Quentin a rallié le groupe État islamique en 2014 en Syrie.

Toutes ces années, les échanges avec ses parents, installés dans le Tarn, n'avaient jamais été rompus, rythmés d'annonces de naissances: trois enfants en Syrie après Noussaybah, 6 ans, emmenée de France.

Jusqu’il y a "un mois et demi", quand le fils, 30 ans, retranché dans un des derniers bastions de l'EI, dit qu'il veut se rendre. Un envoyé spécial de Paris Match le découvrira, interné dans un camp des Forces démocratiques syriennes.

Les parents espèrent du coup que la famille soit dans le lot de la centaine de jihadistes dont le gouvernement français a annoncé le prochain rapatriement. Mais affirme n'avoir "aucune information, aucun contact officiel" en ce sens.

"Il ira sûrement en prison, et il en a conscience. Il le mérite un peu quand même", reconnaît le père, dans la maison familiale de Labastide-Rouairoux, un village encaissé dans une vallée pluvieuse.

"Je ne sais pas s'ils ont tourné la page de l'islam, mais de cet épisode oui, ils en sont revenus", ajoute-t-il.

- Un vivant, un mort -

Difficile de faire le lien entre cette localité, dont la grande rue, moribonde depuis la fermeture des usines textiles, est sillonnée de camions, et les fantasmes de califat.

Pourtant "il y en a deux qui sont partis, pour à peine 1.500 habitants, c'est énorme", s'étonne encore M. Le Brun, qui vient à 58 ans de prendre sa retraite de chauffeur de poids lourds. "On les voyait passer, toujours avec leurs capuches sur la tête", se souvient un ancien boucher du village, qui a connu le grand-père maternel de Quentin, un gendarme.

L'autre était issu d'une des nombreuses familles maghrébines installées dans les années 60 pour faire tourner les exploitations de bois. "On a appris qu'il était mort" en Syrie, affirme M. Le Brun.

Le duo fréquente la petite mosquée locale, puis va chercher des mentors plus loin.

Le sud-ouest n'en a pas manqué, abritant dès les années 2000 la filière dite "d'Artigat", en Ariège, dans laquelle a gravité Mohammed Merah -- tueur en 2012 de sept personnes dont trois enfants juifs -- et les frères Clain -- qui ont revendiqué pour l'EI les tueries du 13 novembre 2015 en France.

Selon son père, c'est à la mort du grand-père, dont il était proche, que Quentin entame une quête de sens qui le fera se convertir à l'islam, défendre le port du niqab par son épouse, Mériem, aujourd'hui 23 ans, puis gagner la Syrie en février 2014.

"Je suis athée mais je me disais s'il a trouvé sa voie, pourquoi pas", explique Jacques Le Brun, sous une photo des années 70, combi volkswagen et blondes en short.

- "Créer de l'insécurité" -

Il affirme n'avoir "fait aucun rapprochement avec le terrorisme". Les enquêteurs si, qui, à Toulouse où il finit par s'installer, surveillent Quentin et d'autres jihadistes.

"On les a laissés partir" s'indigne son père. Une demi-douzaine rentrera rapidement, condamnés depuis à de la prison, Quentin lui reste.

Avec deux compatriotes, il apparaît en novembre 2014 -- long visage fin, yeux bleus -- sur une vidéo de propagande de l'EI, brûlant son passeport et appelant les musulmans au ralliement.

Jacques Le Brun veut croire que son fils s'est tenu à l'écart des violences et exactions, menait une vie "presque normale".

Pour les enquêteurs, ce passionné d'informatique, dont l'aîné s'appelle Oussama, pourrait avoir été un propagandiste de l'EI.

La diffusion de la vidéo et les attentats de Paris mettent ses proches sur la défensive: la mère lutte pour garder son emploi, le plus jeune de la fratrie est harcelé au collège, voit un psychologue.

"Ils sont ostracisés", affirme une habitante.

"Ce n'est pas forcément une bonne idée de rapatrier ces jihadistes, ils peuvent recommencer", juge dans sa pizzeria du village, Laurent Montagon, 53 ans.

"S'il revient, ça va faire peur aux gens ici, créer de l'insécurité", ajoute-t-il.

Pour Jacques Le Brun, sa détermination à récupérer ses petits-enfants, pour "les éloigner de tout ça", est sans faille, même s'il faut attendre: "On sait déjà que, s'ils rentrent, ils seront d'abord placés dans des familles d'accueil".

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