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Kenya: l'opposant Raila Odinga symboliquement investi "président du peuple"

Kenya: l'opposant Raila Odinga symboliquement investi
Le chef de l'opposition kényane Raila Odinga prête serment, Bible à la main, comme "président du peuple", le 30 janvier 2018 à Nairobi. PATRICK MEINHARDT

L'opposant kényan Raila Odinga a prêté serment mardi comme "président du peuple", malgré sa défaite électorale en 2017, devant des milliers de partisans réunis à Nairobi pour une cérémonie dont la retransmission par les médias a été interdite .

Les conséquences de ce geste symbolique restent pour l'heure incertaines: les autorités avaient averti qu'une telle investiture pourrait constituer un acte de "trahison", soulevant la possibilité d'une arrestation, à haut risque, de M. Odinga.

Mais l'opposant n'a pas prononcé le même serment que celui prévu par la Constitution pour l'investiture du chef de l'Etat, se proclamant par exemple "président du peuple", et non "président", devant une foule en délire rassemblée dans un parc du centre de la capitale kényane.

C'est Bible en main que M. Odinga a prêté serment, lors d'une cérémonie aussi courte que chaotique.

"Moi, Raila Amolo Odinga (...), je prends la fonction de président du peuple de la République du Kenya", a déclaré l'opposant, qui avait reporté une cérémonie d'investiture initialement prévue en décembre. "Nous avons tenu notre promesse".

M. Odinga, 73 ans, refuse de reconnaître la réélection du président sortant Uhuru Kenyatta en 2017, accompagnée de mois de troubles qui ont fait 92 morts, selon des défenseurs des droits de l'homme, principalement dans la répression de manifestations de l'opposition. M. Odinga estime que la victoire à la présidentielle lui a une nouvelle fois été volée.

Signe d'un possible désaccord au sein de la coalition d'opposition Nasa, plusieurs de ses responsables étaient absents mardi, le plus notable d'entre eux étant le colistier de M. Odinga à l'élection de 2017, Kalonzo Musyoka.

L'annonce de cette prestation de serment alternative avait fait craindre des violences mais, chose rare, les forces de l'ordre ont gardé leurs distances avec la foule, qui s'est rapidement dispersée une fois la cérémonie achevée.

Mais le ministre de l'Intérieur Fred Matiang'i a qualifié de "groupe criminel organisé" le Mouvement national de résistance lancé par M. Odinga, qui doit mettre en oeuvre un programme de boycott et de désobéissance civile.

- Saga électorale -

Les Kényans étaient appelés en 2017 à choisir leur président, mais cet exercice démocratique s'est assimilé à une véritable saga: un premier vote avait eu lieu le 8 août, remporté par M. Kenyatta, puis le résultat avait été annulé par une décision historique de la Cour suprême et un nouveau scrutin organisé le 26 octobre.

Affirmant que l'élection ne pouvait être crédible, M. Odinga avait boycotté le vote d'octobre. M. Kenyatta l'avait dès lors emporté avec 98% des voix, avant d'être officiellement investi fin novembre.

A la veille de l'"investiture" de M. Odinga, les patrons de presse ont publié un communiqué assurant que le président Kenyatta les avait convoqués pour menacer de "fermer et retirer les licences de tout média qui retransmettrait en direct" la cérémonie et ont dénoncé une "atmosphère d'intimidation".

Certaines chaînes de télévision ont toutefois défié l'interdiction et une des principales, Citizen TV, a rapporté mardi matin que ses transmissions avaient été coupées par l'autorité des communications. La retransmission s'est malgré tout poursuivie sur son site internet.

La Commission nationale kényane des droits de l'homme a appelé mardi à une "enquête crédible et expéditive sur une déconnexion illégale, de quelle que forme que ce soit" alors que le syndicat des journalistes a dénoncé une mesure "si draconienne qu'elle ne peut que renforcer notre volonté de remplir notre devoir de garde-fou".

- 'Jeu dangereux' -

Dans le parc Uhuru, des partisans de M. Odinga ont défilé des sifflets à la bouche et des branchages à la main, tandis que des banderoles clamaient "Raila Odinga président du peuple".

Un homme d'affaires en costume qui a demandé l'anonymat a expliqué à l'AFP que la cérémonie d'investiture avait une valeur symbolique. "Cela fait du bien au moral des gens de sentir qu'on entend leurs voix", a-t-il expliqué.

Depuis son boycottage de l'élection d'octobre, la coalition Nasa a eu pour stratégie de contester la légitimité du président Kenyatta en cherchant à créer des structures de gouvernement parallèles. Des "assemblées du peuple" se sont réunies dans certains comtés et l'"investiture" de M. Odinga devait marquer l'apogée du processus.

Le centre d'analyse International Crisis Group s'est inquiété dans un communiqué que MM. Odinga et Kenyatta "jouaient un jeu dangereux" dans un pays divisé et où des violences politico-ethniques avaient fait un millier de morts après l'élection de 2007.

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