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L'aide internationale a "exacerbé la corruption en Afghanistan"

L'aide internationale a
John Sopko, Inspecteur général (du Congrès américain) pour la Reconstruction de l'Afghanistan, lors d'une interview à Arlington dans l'est des États-Unis, le 24 juillet 2014MANDEL NGAN

La communauté internationale a déversé des dizaines de milliards de dollars sur l'Afghanistan depuis 2002, souvent sans contrôle, "exacerbant la corruption endémique" dans le pays, affirme John Sopko, chargé par le Congrès de suivre l'utilisation des fonds américains.

"Nous avons au départ ignoré la corruption, celle des officiels à qui on a confié l'argent, des chefs de guerre, des petits chefs qui sont progressivement devenus extrêmement riches", accuse l'Inspecteur général (du Congrès américain) pour la Reconstruction de l'Afghanistan (Sigar) dans un récent entretien à l'AFP à Kaboul.

Depuis 2012, John Sopko a souvent fait grincer les dents en dénonçant les incohérences des rapports, souvent satisfaits, des acteurs de la coopération internationale, qu'il s'agisse d'aide au développement ou de soutien militaire.

Le Sigar était ainsi jusqu'en décembre 2017 le seul organisme à publier les statistiques concernant les forces de sécurité afghanes (police et armée). Jusqu'à ce que le président afghan Ashraf Ghani impose le silence sur des pertes abyssales, morts, blessés et désertions.

Son dernier rapport s'intéresse à un Fonds pour la reconstruction de l'Afghanistan (ARTF) créé en 2002 et administré par la Banque mondiale (BM), soit 10,3 milliards de dollars dont trois versés par Washington, premier des 34 pays contributeurs: selon lui, la Banque ignore quand, comment et à quelles fins ils ont été dépensés.

"Cet audit est choquant pour les donneurs qui réalisent que la BM rend peu de comptes et sait peu de choses sur la destination des fonds et comment ils ont été dépensés", insiste Sopko.

Le rapport fourmille d'exemples de projets mal ficelés, pas aboutis ou abandonnés.

"On a donné trop d'argent, trop vite, en disant :+dépêchez-vous de dépenser sinon vous n'aurez pas de nouvelle allocation+", relève l'ancien procureur et solide sexagénaire d'origine polonaise. "Une fois la machine lancée, vous ne l'arrêtez plus".

- Corruption et insurrection -

La BM a aussitôt défendu son bilan, reconnaissant cependant dans un communiqué que le document lui permettrait de "redoubler d'efforts".

Mais le souci, poursuit John Sopko, c'est que la "corruption alimente l'insurrection" et sape la confiance du pays et surtout des troupes "qui se battent et meurent".

Alors que les Etats-Unis mènent en Afghanistan depuis fin 2001 la plus longue guerre de leur histoire, il a fallu que le 215e Corps d'armée s'effondre dans le Helmand (Sud) fin 2015 pour mettre au jour le cancer qui rongeait l'armée afghane: le général en place encaissait la solde de soldats qui n'existaient que sur le papier et vendait le carburant et la nourriture destinés aux troupes en première ligne face aux talibans.

"On ne parle pas d'une corruption ordinaire. Ici, elle est endémique, installée au cœur du système depuis longtemps", affirme Sopko. "Et nous l'avons exacerbée en déversant trop d'argent, trop vite, avec trop peu de suivi".

La "capacité d'absorption", qui définit les montants d'aide qu'un pays peut recevoir avant que l'argent ne soit gaspillé, a ainsi été dépassée presque chaque année depuis 2002 en Afghanistan, regrette-t-il.

Cet audit est un "signal d'alarme" estime-t-il alors que le dernier rapport trimestriel du Sigar, publié mardi, montre une dégradation générale des principaux indicateurs économiques, sociaux ou sécuritaires.

Ainsi, 20% du territoire afghan est désormais sous le contrôle des insurgés et seulement 56% sous celui du gouvernement, le pire chiffre depuis 2001.

Une situation alarmante qui accompagne la "baisse drastique" des effectifs dans la police et l'armée afghanes - moins 36.000 hommes en un an - malgré le développement récent des forces aériennes.

Pour John Sopko, l'approximation des responsables chargés de dépenser les fonds occidentaux s'explique notamment par cette détérioration sécuritaire qui réduit leurs mouvements.

"Depuis deux ans, on ne va même plus à l'aéroport en voiture à 3 km d'ici", s'agace-t-il. "Mais il faudrait davantage de gens sur le terrain. Et accepter que la diplomatie n'est pas sans risque. Sinon, ne venez pas ici."

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