En ce moment
 
 

L'AMA et les données du labo de Moscou: faisceau d'indices et "terra incognita"

L'AMA et les données du labo de Moscou: faisceau d'indices et
Le juriste canadien Richard McLaren, auteur d'un rapport sur le dopage russe pour l'Agence mondiale antidopage, lors d'un congrès de l'AMA à Lausanne, le 13 mars 2017Fabrice COFFRINI
sport, Russie

Avec les données des contrôles récupérées dans l'ancien laboratoire de Moscou, l'Agence mondiale antidopage (AMA) espère construire des dossiers disciplinaires solides contre des sportifs russes. Mais le chemin est encore long et plein d'embûches.

- LES RAPPORTS MCLAREN, A L'ORIGINE DU SCANDALE

Après les premières révélations sur le dopage dans l'athlétisme russe, le rapport en deux tomes du juriste canadien Richard McLaren (en juillet puis décembre 2016) a dévoilé un système de dopage institutionnel entre 2011 et 2015, ayant pu bénéficier à plus d'un millier de sportifs. Selon ce rapport, réalisé sous l'égide de l'AMA, des échantillons ont été truqués aux Jeux olympiques d'hiver de Sotchi-2014 et le ministère russe des Sports intervenait pour "blanchir" des contrôles positifs au laboratoire de Moscou.

L'équipe McLaren a pu compter sur le témoignage de l'ancien directeur du labo, Grigory Rodchenkov, exilé aux Etats-Unis, et d'échanges de courriels attestant des intrusions du ministère dans le processus des contrôles. Le scandale a conduit aux sanctions de l'AMA contre l'Agence russe antidopage, la Rusada. Depuis novembre 2015, le drapeau et l'hymne russes sont bannis des compétitions internationales d'athlétisme, tout comme ils l'ont été aux Jeux d'hiver de Pyeongchang dans toutes les disciplines cette fois, en 2018. Dans les deux cas, des Russes ont toutefois pu concourir sous bannière neutre.

Mais à de rares exceptions, les fédérations internationales n'ont ouvert aucune procédure disciplinaire contre des sportifs, en l'absence de la "reine des preuves", les échantillons d'urine, qui sont restés au laboratoire ou ont été détruits.

Pour les JO-2014, le Comité international olympique (CIO) a pu compter sur les flacons qu'il a conservés... sauf que certains ont pu être truqués. Résultat: sur 43 sportifs sanctionnés par des retraits de médailles et disqualifications à vie, le Tribunal arbitral du sport (TAS), l'organe disciplinaire suprême, a annulé 28 décisions pour manque de preuves.

- POURQUOI LES DONNEES SONT IMPORTANTES?

Depuis les rapports McLaren, les enquêteurs de l'AMA ont récupéré une autre pièce du puzzle, le Système de gestion de l'information des laboratoires ("le LIMS"), une base de données qui recense les contrôles du labo de Moscou entre 2012 et 2015, soit plus de 63.000 échantillons. Or, d'après l'AMA, "plus de 9.000 échantillons prélevés auprès des sportifs russes ont produit un résultat positif à la procédure d'analyse initiale", mais ont été enregistrés comme négatifs. Ce chiffre est à prendre avec beaucoup de précautions. "Environ la moitié" résulte de substances autorisées hors compétition, comme le cannabis, ou non prohibées à l'époque, comme le meldonium, expliquait en novembre à l'AFP le directeur des enquêtes et investigations de l'AMA, Günter Younger.

"Ce que nous voulons, pour pouvoir exonérer les sportifs ou les sanctionner, c'est le +screening+ initial" révélant de manière plus détaillée les produits retrouvés dans l'échantillon et leur concentration, ajoutait-il. D'où la mission de l'AMA dans l'ancien laboratoire de Moscou. Les experts de l'agence vont dans un premier temps chercher à vérifier que les données n'ont pas été modifiées.

- EST-CE QUE CE SERA SUFFISANT?

"On entre dans une terra incognita", résume un acteur de l'antidopage. "Le challenge, c'est que dans la plupart des cas, nous n'aurons pas les échantillons, parce qu'ils ont été détruits à l'époque", concédait Günter Younger à l'AFP en novembre, ajoutant: "ici, nous aurons les données des contrôles et nos investigations". L'AMA dispose néanmoins d'un inventaire des échantillons préservés dans l'ancien laboratoire et compte demander à la Russie les flacons qu'elle juge nécessaires pour les analyser d'ici au 30 juin.

Le code mondial antidopage sanctionne en tant que telle la "présence" d'une substance interdite dans les échantillons (A et B), mais "l'usage" d'un produit dopant peut aussi être démontré par d'autres moyens. Ainsi, dans un des rares cas post-McLaren, la biathlète russe Ekaterina Glazyrina a écopé de deux ans de suspension devant sa fédération internationale, l'IBU, pour "usage" de stéroïdes anabolisants (oxandrolone, trenbolone). Sans les échantillons, l'IBU disposait néanmoins de tout un faisceau d'indices sérieux: les résultats de ses contrôles positifs cachés par son agence antidopage Rusada, des courriels montrant qu'elle était protégée, etc... La biathlète a d'abord fait appel au TAS, avant de le retirer. Quinze autres dossiers d'athlètes sont déjà en attente d'être examinés par le TAS.

- QUI VA MENER LES POURSUITES?

C'est aux fédérations internationales qu'il appartient d'engager des poursuites contre les sportifs. Si elle juge une fédération trop défaillante, l'AMA aura quand même le droit de porter elle-même le dossier devant le TAS. "Nous commencerons par les cas les plus solides (...) puis nous verrons. Si le TAS valide les dossiers, nous continuerons jusqu'à ce que nos experts et le TAS disent +non, les preuves dont vous disposez ne sont pas suffisantes pour que ce soit un cas positif+", explique Günter Younger. Le tout avant la fin du délai de prescription, huit ans à l'époque.

Enfin, les informations, si elles ne permettent pas d'ouvrir des dossiers disciplinaires, peuvent nourrir des contrôles ciblés. Un sportif identifié qui échapperait à une sanction serait forcément dans le collimateur.

Vos commentaires