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L'insaisissable Marwan Muhammad, passé de "l'islamophobie" à "l'islam de France"

L'insaisissable Marwan Muhammad, passé de
L'ancien directeur du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) Marwan Muhammad, le 23 mai 2018 à ParisJOEL SAGET

L'ex-directeur du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) est en pleine lumière : Marwan Muhammad mène une "consultation des musulmans" qui est pour ses détracteurs la preuve d'un "agenda caché" islamiste, ce dont il se défend tout en entretenant le mystère sur ses projets.

Le grand public a découvert à l'été 2016 cet activiste à l'aise face à la caméra devant le Conseil d'Etat, lors d'une victoire symbolique du CCIF : la suspension d'un arrêté anti-burkini, combinaison de bain islamique objet d'une vive polémique.

Aujourd'hui, ce statisticien de bientôt 40 ans - il les fêtera le 13 septembre -, n'assume plus de responsabilités au sein de cette association très militante, dont il a été porte-parole (2010-2013) puis directeur exécutif (2016-2017), de part et d'autre d'une mission de conseiller à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Mais l'ex-trader polyglotte à la barbe fine et aux costumes décontractés, qui bénéficie de nombreux relais sur les réseaux sociaux où il est suivi par des dizaines de milliers d'internautes, n'a pas renoncé à descendre dans l'arène publique.

Dernier coup d'éclat, en plein chantier de structuration d'un "islam de France" : le lancement le 9 mai d'une "consultation des musulmans" pour connaître leurs attentes, une pierre dans le jardin du Conseil français du culte musulman (CFCM) victime selon lui d'une "interminable déshérence".

L'instance élue a évidemment peu goûté cette initiative "pas très fair play". Mais l'opération est déjà couronnée de succès, selon l'intéressé : 20.000 contributions enregistrées en quinze jours, complétées par une tournée dans des dizaines de lieux de culte.

"On n'avait jamais demandé leur avis aux mosquées : Marwan Muhammad a été assez intelligent pour le comprendre", estime Bernard Godard, ancien "Monsieur islam" du ministère de l'Intérieur. "Il occupe l'espace laissé vide par Tariq Ramadan", pris dans la tourmente d'accusations de viols. Evolue-t-il dans la mouvance islamiste des Frères musulmans ? "C'est un communautariste classique, qui joue sur le ressort de la victimisation et incarne un islam identitaire", nuance l'expert.

- "Bug sociologique" -

Sur Twitter, le Printemps républicain, très hostile aux "entrepreneurs identitaires" comme Marwan Muhammad, persifle régulièrement contre ce dernier, croqué en "nouveau RP (chargé de relations publiques) de l'islamisme +frériste+". En quoi ce mouvement laïque se trompe, estime le politologue Haoues Seniguer : "En ne faisant pas la différence entre différentes formes d'islam engagé, le Printemps républicain fait la courte échelle à Marwan Muhammad".

L'intéressé a beau jeu de se présenter en "musulman parmi d'autres" qui "jeûne" durant le ramadan et "prie", mais ne s'inscrit dans "aucun mouvement".

"Tout cet agenda d'islam politique, je le jette à la poubelle", assure-t-il à l'AFP. "Je n'ai pas de plan détourné. Si un jour je me présente en politique, ce ne sera sûrement pas sous une étiquette musulmane".

"Je suis un bug sociologique à cause de mes origines, de mon parcours social, du fait que je suis un scientifique qui sait écrire, s'exprimer en public... On a énormément de mal à me mettre dans une case", savoure ce père de famille nombreuse.

Né à Paris d'un père égyptien et d'une mère algérienne, Marwan Muhammad a suivi une scolarité dans le public mais aussi à l'école catholique : "J'y ai rencontré un catholicisme social bienveillant envers tous les élèves et une exigence sur les matières scientifiques : ça m'a cadré et m'est resté".

Passionné de musiques urbaines - il a été DJ -, il a passé cinq ans dans des salles de marchés financiers, qu'ils a quittées par "éthique religieuse".

Aujourd'hui, il assume des fréquentations musulmanes allant jusqu'à des imams très conservateurs, comme Nader Abou Anas ou Rachid Eljay (ex-Abou Houdeyfa). "Plus on est inclusif, plus on se donne les chances de réguler des idées marginales ou radicales", plaide-t-il. "Pour moi, le spectre de l'islam de France va de ces prédicateurs-là à Tareq Oubrou", l'imam libéral de Bordeaux.

Marwan Muhammad affirme ne rêver d'"aucun leadership au sein des communautés musulmanes". Sa "consultation" sera d'ailleurs sa dernière contribution à ces questions. "Je leur ai donné huit ans de ma vie, je peux passer à autre chose".

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