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L'ode aux réfugiés syriens d'un dramaturge britannique

L'ode aux réfugiés syriens d'un dramaturge britannique
Martin Crimp photographié le 2 avril 2019 à ParisKENZO TRIBOUILLARD
Syrie

Difficile d'imaginer le dramaturge britannique Martin Crimp écrire sur autre chose que la violence contemporaine. Sa dernière œuvre, des poèmes inspirés de l'exil de Syrie et présentés vendredi à Paris, surprend pourtant par sa douceur.

Un des auteurs majeurs de la nouvelle scène théâtrale britannique, traduit dans une vingtaine de langues, Martin Crimp, 63 ans, est connu pour ses pièces et ses livrets d'opéras gravitant autour du pouvoir, du sexe et de la violence humaine.

Sa pièce "When We Have Sufficiently Tortured Each Other" (Quand nous nous serons suffisamment torturés) jouée avec Cate Blanchett récemment à Londres était si sexuellement explicite et violente qu'une spectatrice s'était évanouie selon la presse.

"Zauberland" (le pays enchanté), mis en musique et en scène au théâtre des Bouffes du nord, n'est toutefois pas une description graphique de la guerre mais une ode à la nostalgie des réfugiés pour leur pays.

Une commande de la metteuse en scène britannique Katie Mitchell, "Zauberland" est en fait l'Europe, ce "monde magique de sécurité et de paix" aux portes duquel une femme attend après avoir fui la violence au Proche-Orient.

Cette idée est née d'une réflexion faite par Bernard Foccroulle, ancien directeur du Festival d'Aix-en-Provence et compositeur de la musique de "Zauberland", après un voyage il y a quelques années dans l'Eurostar.

"Bernard m'a dit qu'en passant près de Calais, ce qui était appelé +la jungle+, il s'était demandé que signifiait la nostalgie pour les gens qui se trouvaient là-bas et quelles images de paysages leur traversaient l'esprit", explique Martin Crimp dans un entretien avec l'AFP.

- Éviter les clichés -

"Je suis allé à la British Library; je ne connaissais de la Syrie que ce que voyais dans les médias", poursuit le dramaturge, dont la voix douce contraste avec un visage à l'apparence austère.

"Avant les images de guerre, j'ai regardé beaucoup d'images de paysages de villes magnifiques, culturellement si riches", notamment Alep, deuxième ville de Syrie ravagée par le conflit.

"L'eau coule dans le bassin de marbre/la vigne verte se rapproche du soleil/ta main gauche est sous ma tête - ta bannière au-dessus de moi est amour", écrit-il dans l'un des poèmes.

Ou encore "Dans le souq d'Al-Madina (le souk d'Alep), la file pour les oiseaux chanteurs s'allonge, tel un mélisme de chansons d'amour".

Alep y est d'ailleurs mentionnée sous la transcription arabe (Haleb), avec des évocations des "cours-jardins" typiques des maisons traditionnelles de la ville, l'une des plus vieilles au monde.

"En Europe, certains regardent les gens en zone de conflit comme purement des victimes. C'était important pour moi d'éviter les clichés et de me concentrer sur la beauté", précise l'écrivain aux cheveux gris mi-longs.

La guerre n'est toutefois jamais loin: "Entends-je l'eau couler de la fontaine détruite?"; "Pourquoi le mur est-il suspendu comme un rideau de ciment?". La police d'immigration dit de "tenter d'oublier les morts" et il y a même une évocation des "hommes en noir qui veulent te tuer", en allusion à Daech.

Ces 16 "rêves en poème" et leur musique s'inspirent de "Dichterliebe", un cycle de poèmes chantés de l'écrivain romantique allemand Heinrich Heine sur la musique Robert Schumann.

Dans cette oeuvre de 1840, "il y a aussi de la nostalgie pour l'amour et les paysages perdus", explique M. Crimp, qui est également un traducteur de Ionesco et de Molière.

L'auteur de "Le traitement" ou "Atteintes à sa vie", dit affirme vouloir se "réinventer sans cesse". Pour "Zauberland", "j'étais conscient que j'écrivais quelque chose de différent, des poèmes d'amour".

A l'heure d'une Europe qui se recherche, "Zauberland" se veut un rappel que le continent n'est pas "une entité repliée sur elle-même" et ne peut être une "forteresse".

"Nous sommes un produit culturel et physique de l'immigration", dit l'écrivain qui affirme avoir "honte" en raison du Brexit. "Les Français ont la meilleur expression pour décrire ça: +c'est complètement dingue!+, plaisante-t-il.

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