La Chine resserre son étau sur les géants endettés du privé

La Chine va-t-elle renforcer son emprise sur ses grands groupes privés? Nombre d'analystes s'y attendent après la prise de contrôle par Pékin du troisième assureur chinois, décidée afin d'enrayer les risques financiers pour la deuxième économie mondiale.

L'autorité nationale de régulation des assurances a créé la surprise en annonçant vendredi qu'elle dirigerait pendant un an au moins la compagnie Anbang, connue pour s'être emparée en 2014 du mythique palace new-yorkais Waldorf Astoria.

Le groupe a mené ces dernières années une frénésie d'achats à l'étranger, principalement financée à crédit. Sa mise sous tutelle par l'Etat -- une mesure inédite en Chine pour une société privée -- est désormais un signe de l'intransigeance de Pékin face à l'endettement colossal des grandes entreprises.

"Si Anbang se retrouvait en défaut de paiement, une avalanche de créances douteuses pourraient se retrouver dans le système financier", souligne l'économiste chinois Hu Xingdou, basé à Pékin.

L'assureur est le premier groupe à faire l'objet d'une mesure aussi radicale depuis le lancement fin 2016 par Pékin d'une offensive visant à obliger les conglomérats privés à réduire leurs investissements "irrationnels" à l'étranger et leurs dettes.

Parmi eux: HNA (aéronautique, tourisme, hôtels), Wanda (immobilier, cinéma, parcs d'attraction) ou encore Fosun (propriétaire du Club Med et du groupe de luxe Lanvin).

Fondé en 2004, Anbang était à l'origine un modeste assureur. Il a prospéré en vendant des produits d'assurance promettant des taux d'intérêt alléchants.

Résultat: le groupe est devenu en quelques années un géant financier.

- 'Grave problème' -

Outre le Waldorf, racheté pour 1,95 milliard de dollars (1,74 milliard d'euros), Anbang s'est emparé d'assureurs étrangers. Et avait des vues sur le groupe hôtelier américain Starwood, qu'il proposait de racheter début 2016 pour 14 milliards de dollars.

Mais la campagne des autorités visant à stopper les pratiques financières risquées a sonné la fin des massives levées de fonds d'Anbang.

"C'est un grave problème", juge Christopher Balding, professeur d'économie à l'Université de Pékin, pour qui l'assureur devra bien continuer à honorer ses engagements financiers vis-à-vis de ses clients.

"Si une entreprise à 315 milliards de dollars comme Anbang est contrainte à une dépréciation d'actifs même de juste 20%, c'est beaucoup, même par rapport aux normes chinoises", souligne-t-il.

Anbang sera probablement contraint de vendre de nombreux actifs.

Et les regards se tournent désormais vers les autres conglomérats géants, pris de fièvre acheteuse et plombés par leurs dettes.

Certains ont déjà entamé un repli stratégique, tel Wanda, qui s'est délesté de milliards d'euros d'actifs pour rester solvable.

Mais la mise sous tutelle d'Anbang crée un précédent en matière d'intervention étatique dans le secteur privé.

Pour Fraser Howie, co-auteur d'un essai sur le système financier chinois, la promesse récurrente du gouvernement de donner un plus grand rôle aux "forces de marché" semble "n'avoir plus aucune valeur".

"De nouvelles prises de contrôle par les régulateurs semblent peu probables. Mais il est quasi-certain que le gouvernement va orchestrer des renflouements financiers et des restructurations", estime-t-il.

- Bière au volant -

La mise sous tutelle d'Anbang signifie par ailleurs que le Parti communiste chinois (PCC) est désormais le dirigeant de facto du Waldorf Astoria. Une implication directe de l'Etat qui pourrait dissuader les régulateurs étrangers d'approuver de futurs investissements chinois, soulignent des analystes.

Avec sa puissance financière, le gouvernement chinois devrait pouvoir contenir les risques. Mais il est en partie responsable de la crise actuelle, estime Christopher Balding, de l'Université de Pékin.

La Chine a longtemps encouragé ses grandes entreprises à "partir à l'assaut" de l'international. Et les régulateurs chinois, qui ont le pouvoir d'empêcher toute acquisition importante à l'étranger, ne l'ont jamais fait, souligne M. Balding.

"Les entreprises comme Anbang, très clairement, se sont enivrées et ont pris le volant. Mais c'est Pékin qui leur a fourni la bière et les clés de la voiture."

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