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La "culture du secret sur l'homosexualité" au Vatican permet de comprendre ses postures depuis 50 ans

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L'écrivain Frédéric Martel sur le plateau d'Esprits Libres, à Boulogne-Billancourt le 30 novembre 2006DAMIEN MEYER

"La culture du secret sur l'homosexualité majoritaire au Vatican est une clé de lecture de beaucoup de décisions ou de prises de positions morales du Saint-Siège" depuis cinq décennies, affirme à l'AFP Frédéric Martel, journaliste et sociologue.

Dans un livre intitulé "Sodoma, enquête au cœur du Vatican", à paraître le 21 février (Editions Robert Laffont) dans 20 pays et 8 langues, Frédéric Martel, qui a enquêté pendant 4 ans, a interrogé 1.500 personnes dans 30 pays avec 80 collaborateurs, décrit "la culture de la double-vie" au sein des cardinaux et prélats du Vatican.

Q: Dire qu'il y a des homosexuels au Vatican, ce n'est pas nouveau ?

R: C'est un secret de polichinelle, au Vatican ! Ce qui est nouveau, c'est que l'institution, le système, soit essentiellement homosexualisé. Ce qui m'intéresse ce ne sont pas les individus. Je ne révèle pas l'homosexualité de cardinaux vivants. Je cherche à comprendre comment l'institution s'est construite sur le mensonge, sur la double vie, la schizophrénie, l'hypocrisie – je reprends là les mots du pape François. Cette culture du secret sur l'homosexualité majoritaire au Vatican est une source de distorsion de tous les aspects de l’Église. Et une clé de lecture de beaucoup de décisions ou de prises de positions morales du Saint-Siège.

Ce mensonge a des conséquences immenses. Cela permet de comprendre la position de rejet du préservatif ; la misogynie du clergé; les scandales de la banque du Vatican à l'époque de l'archevêque Marcinkus, homosexuel lui aussi ; la démission de Benoît XVI, la fronde contre le pape François...

Depuis Paul VI (Pape de 1963 à 1978, ndlr), à mesure que la société se libère, l’Église a été obligée de renforcer son discours homophobe pour cacher son secret. C'est un mensonge d’État. La règle est simple : plus un prélat est homophobe en public, plus il a de chance d'être homophile en privé !

Q: Vous décrivez une situation diverse, et vous préservez François...

R: Il y a des homophiles, des gays non pratiquants qui sont fidèles à leur pacte de chasteté. Ensuite il y a des gens qui ont peut-être eu des désirs, des relations mais le vivent très mal, se flagellent. Ensuite, il y a des gens qui vivent avec leurs amants, des cardinaux, souvent un assistant ou un ami. Ensuite il y a des cardinaux qui sortent, qui ont des amants. D'autres, au moins deux cardinaux proches de Jean-Paul II, ont eu recours à des prostitués masculins.

Le pape François a compris le système duquel il est lui même prisonnier. Sa phrase célèbre est +derrière la rigidité il y a souvent une double vie+". Il est plutôt, disons avec prudence, +gay friendly+, si on le compare à tous ses prédécesseurs, dès lors qu'il est question de juger un individu. C'est en revanche un opposant radical au mariage gay.

Q: Cette culture du secret a permis, selon vous, indirectement, de couvrir les abus sexuels ?

R: Une précision: il n'y a pas de lien entre homosexualité et abus sexuels, évidemment.

Mais la protection des prêtres abuseurs est très majoritairement le fait d'évêques homosexuels qui ont peur que le scandale ou la médiatisation les expose – en Italie, en Amérique latine, aux États-Unis comme en France.

L’Église a créé une culture du secret pour protéger l'homosexualité, et a protégé, de ce fait, les abus, alors même que cette culture n'avait pas été créée pour cela. C'est là où le système est extrêmement pervers, et aucune possibilité de réforme n'est possible, à moins de changer la doctrine de l’Église, c'est-à-dire le voeu de chasteté et du célibat.

Propos recueillis par Karine PERRET

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