La "retirada": il y a 80 ans, l'exode "particulier" du peintre Jorda

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Le peintre Joan Jorda pose à son domicile devant l'un de ses tableaux, le 29 janvier 2019 à ToulouseERIC CABANIS
histoire

"Ce n'était pas un exil comme les autres": pour Joan Jorda, qui a fui enfant la victoire franquiste avec près d'un demi-million d'Espagnols, la commémoration des 80 ans de cet exode doit rendre justice à sa "valeur particulière".

Les millions de réfugiés qui sillonnent la planète de nos jours? "Ce sont des victimes bien sûr. Mais la +retirada+ c'était vraiment un exil politique, c'est son caractère exemplaire", insiste ce presque nonagénaire, dans sa cuisine toulousaine.

Exemplaire comme, selon lui, l'idéal de son père, "libertaire", "écolo" aussi.

Les Républicains espagnols "ont dépassé les normes de la société de l'époque", et, aussi frêle que droit, Joan Jorda est resté fidèle à ces valeurs, comme, dit-il, la plupart des enfants de réfugiés, dont son épouse, Amapola.

De quoi nourrir l'humeur contestataire du Sud-Ouest, où vont se fixer nombre des 475.000 vaincus de la guerre civile, qui traversent la frontière entre le 28 janvier et le 13 février 1939.

"Nous sommes plus chanceux que ceux restés là-bas, passés par les écoles du franquisme. Ils en ont gardé des stigmates, un côté un peu asservi", estime le vieil homme.

- Mitraillés et affamés -

Ses stigmates à lui, "la guerre qui n'en finira jamais, la barbarie", ont nourri ses puissantes toiles expressionnistes, qui lui valent une reconnaissance artistique dans la région.

"Perdu par la peinture", sa passion, il a enchaîné les emplois manuels pour vivre, couturier, comme sa mère, puis à l'usine.

Mais parmi ses camarades, "beaucoup sont devenus médecins, ingénieurs... On nous a transmis la passion du savoir".

Il a neuf ans quand ils doivent quitter, avec sa sœur aînée et sa mère, le petit village de Catalogne où ils s'étaient déjà réfugiés pour fuir les bombardements sur leur localité de San Feliu de Guixols.

"Vu l'engagement de mon père" parti au front combattre les troupes franquistes, "on nous a dit qu'il fallait partir": au départ, un paysan prête une charrette, un soldat les embarque dans un camion militaire.

"Pour un enfant, c'était une espèce d'aventure". Elle tourne au cauchemar quand ils se fondent dans la foule en fuite, sont "mis dans un train, bondé à mort et mitraillé du ciel toutes les demi-heures".

"Là, on a vu des blessés, peut-être des morts", comme plus tard à Figueras, où les réfugiés ne trouvent qu'un abri précaire dans un couvent désaffecté.

Ballotés, affamés, même si l'intendance républicaine "arrivait encore à nous donner une louche de lentilles chacun", ils finissent, au point de passage de Cerbère, par être "enfermés dans un train, destination inconnue".

- "Beaucoup sont morts" -

Alors que la plupart des réfugiés sont répartis dans le Sud-Ouest, eux débarquent à Grenoble. En plein hiver, ils sont entassés "avec une botte de paille par famille" dans une "espèce de pavillon art déco très beau mais aux vitres cassées", enclos dans un parc.

"Au bout de trois mois, si nous étions restés davantage, je serais mort, je n'arrivais plus à rien avaler (...) c'est comme ça que beaucoup de gens sont morts, la nourriture, ça n'allait pas".

Il y avait aussi le froid, "très très dur", des "conditions d'hygiène absolument affreuses, tout était dégueulasse".

Le pire est l'inquiétude pour le père. Grâce à l'aide d'une sœur déjà installée en France, ils le retrouveront finalement, rescapé des camps où le gouvernement français interne dans des conditions très dures les hommes, traités à part comme "indésirables".

Ils continueront à l'être, sous le régime de Vichy, enrôlés dans des bataillons de travail, tandis que la résistance trouvera en eux des renforts déjà aguerris.

La famille Jorda a de la chance: dans le village du Lot-et-Garonne où elle s'est entretemps installée, grâce à des proches, "un gendarme" préviendra le père de l'imminence d'une rafle. Il passera l'occupation nazie caché dans une ferme, tandis que son fils trouve un mentor en l'instituteur local.

S'il déplore que la France, "comme les autres pays", n'ait rien fait pour soutenir la République espagnole, Joan Jorda juge cependant avoir été "bien accueilli" dans le pays, dont il prendra la nationalité en 1965.

Depuis, "je suis Français ou Espagnol quand cela m'arrange".

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