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La "vie d'après" des "gilets jaunes" éborgnés

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De gauche à droite: Alexandre Frey, Gwendal Leroy, Patrick Galliand, Patrice Philippe, Vanessa Langard. Tous ont en commun le fait d'avoir été éborgnés lors de manifestations de "gilets jaunes"Philippe HUGUEN, Fred TANNEAU, Lucas BARIOULET, Mehdi FEDOUACH, Martin BUREAU

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Des vies "gâchées", de l'incompréhension ou encore de la colère: pendant deux mois, l'AFP a recueilli les témoignages de personnes grièvement blessés à un œil au cours des manifestations de "gilets jaunes" ces derniers mois en France.

Plus de 200 enquêtes sur des soupçons de violences policières ont été ouvertes depuis le début de cette contestation sociale inédite, le 17 novembre. "S'il y a eu des fautes, il y aura des sanctions", a assuré le ministre français de l'Intérieur Christophe Castaner.

M. Castaner concède des "fautes marginales" des forces de l'ordre, tout en rappelant que 1.628 policiers et gendarmes ont été blessés au cours des violences qui ont émaillé les manifestations.

Mais certaines modalités du maintien de l'ordre, et particulièrement l'usage de tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) sont dénoncées par des manifestants, des partis politiques et des militants des libertés publiques.

Voici les extraits de témoignages de cinq blessés rencontrés par l'AFP.

Le dossier complet avec l'intégralité des témoignages de 14 éborgnés est consultable en ligne:

Vanessa, blessée à Paris le 15 décembre

Elle et ses amis avaient "vu les images des week-ends précédents": des scènes de guérilla urbaine à Paris et des dégâts à Bordeaux ou Toulouse (sud-ouest).

"La priorité, c'était de faire attention", raconte la jeune femme qui pense avoir été victime d'un tir de LBD et a porté plainte.

Pour raconter la scène, elle montre une vidéo sur son téléphone. "Je suis à terre, le crâne éclaté, on voit l'os". "Ma meilleure amie a entendu +pouh ! pouh!+ Elle a tourné la tête, elle m'a vu par terre, elle m'a cru morte".

A l'hôpital, elle subit deux interventions: d'abord, pour son hémorragie crânienne. Ensuite, trois plaques de métal au-dessus de l'œil.

"Vais-je pouvoir travailler ? Je suis décoratrice sur verre". Car sa vie, résume-t-elle, est "désormais un combat au quotidien", avec "un an de rééducation" au programme, "des pertes de mémoires importantes" et des "connexions qui ne se font plus".

Patrice, blessé à Paris le 8 décembre

A 49 ans, Patrice Philippe était arrivé "au summum" pour un chauffeur routier: il "faisait du convoi exceptionnel". Mais ce "métier de passion" n'est plus qu'un souvenir depuis qu'il est rentré d'une manifestation des "gilets jaunes" avec un seul oeil valide.

Il raconte avoir été pris dans des échauffourées.

"Sur un mouvement de recul (des manifestants), je m'avance sans signe d'agression. Je vois les LBD, j'arrive (suffisamment près des forces de l'ordre) pour me dire qu'ils ne peuvent pas me tirer dessus. Là, une déflagration à gauche: une grenade qui m'assourdit, me désoriente. Et trois, quatre, cinq secondes plus tard, le tir de LBD dans l'œil. Je titube, je vacille, je retourne vers les +gilets jaunes+. Quand je vois le visage horrifié de l'un d'eux, je me dis que je ne suis pas bien. Je tombe".

Près de quatre mois après le choc, il se sent "relativement fort psychologiquement" et "assez combatif". "Que peut faire un borgne ? Comment rebondir ? J'essaie de réfléchir à tout ça", dit celui qui continue de manifester.

Alexandre, blessé à Paris le 8 décembre

"On peut me donner toutes les indemnités du monde, on m'a pris une partie de moi, c'est marqué sur mon visage ce qui m'est arrivé".

Sous des cheveux bruns, tenus en arrière par un serre-tête, un visage anguleux, aux traits tirés par la fatigue. En chemise blanche et jean bleu, il raconte son acte 4 des "gilets jaunes", débuté dans les rues de la capitale, "souvent en première ligne" lors des heurts, et achevé prématurément avec "son oeil dans la main".

"J'avais la pommette explosée, le nez explosé (...) on m'a fait 70 points de suture à l'œil", assure le trentenaire, qui a porté plainte.

Son visage reste mutilé, mais "le chirurgien a fait un bon boulot", selon lui. "Il m’a dit tout de suite : +Monsieur Frey, je vais pas tourner autour du pot, vous avez perdu l’œil+. J’ai pleuré comme tout homme l'aurait fait".

Patrick, blessé le 24 novembre à Paris

"Une angoisse permanente" étreint Patrick Galliand depuis que sa vie a basculé. Eborgné mi-novembre lors d'une manifestation parisienne, ce "gilet jaune" de 59 ans raconte la peur de la cécité et les "parts de vie qui s'en vont" avec l'infirmité.

"La vie avec un œil, c'est avoir une chance sur deux de verser à côté du verre quand vous voulez vous servir de l'eau parce que vous n'avez qu'un relief relatif. C'est aussi le regard dans le miroir. J'ai une prothèse qui a été très bien faite mais j'ai un œil qui est fixe. Tous les matins quand je me rase, je vois ma tête. Il faut que j'admette que j'ai cette tête là maintenant", confie-t-il.

S'il soutient toujours les "gilets jaunes", hors de question pour lui de retourner manifester. "Perdre un membre, ca vous change. On n'est plus le même après ça".

Gwendal, blessé à Rennes le 19 janvier

"J'ai vu un flash, une explosion, violente; j'ai senti comme un coup de poing" au visage. Ce samedi 19 janvier, Gwendal Leroy, 27 ans, a perdu son oeil gauche. Il met en cause une grenade tombée à ses pieds et a porté plainte contre X et contre l'Etat.

"Je ne sais pas si j'ai encore pris pleinement conscience que cela va être définitif et à vie. J'ai 27 ans, admettons que je vive jusqu'à 80 ans ou 85 ans... Je n'arrive pas à me dire: +Oui c'est comme ça que ça va se passer+", admet-il.

"Il y a des moments où on est assis sur une chaise et là pendant dix-quinze secondes, on va être plus lucide, on va se dire +Ah ouais, j'ai perdu un oeil+". Et dans ces moments là, mieux vaut être "bien entouré", confie le jeune homme pour qui les "gilets jaunes" sont devenus aussi "une famille".

burs-cf/fz/agr

  1. //factuel.afp.com/gjeborgnes

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