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Le berceau vide: le tabou du deuil périnatal

 
 

"Je n'ai pas acheté une poussette pour mon bébé, mais un cercueil. On rentre de la maternité le ventre vide, le berceau vide, il y a cette chambre que l'on a préparée pour son bébé et qui restera inhabitée", témoigne Patricia Servange, présidente de l'association L'Enfant sans nom Parents endeuillés.

Chaque année, environ 8.000 familles sont concernées par un deuil périnatal. Il s'agit de grossesses qui n'arrivent pas à leur terme pour diverses raisons (fausse couche tardive, mort in utero, interruption médicale de grossesse…) ou de décès d'enfants survenant dans les premières semaines après la naissance.

Ce deuil reste "tabou" et souvent mal accompagné par l'entourage, pour les associations qui soutiennent les parents endeuillés et espèrent sensibiliser le public à l'occasion de la journée mondiale du deuil périnatal vendredi.

"C'est un deuil où les parents se sentent seuls. Personne n'a connu le bébé, l'entourage croit aider en minimisant: +c'est pas grave, tu es jeune, tu en feras d'autres+", explique Israël Nisand, chef du service obstétrique à l'Hôpital américain de Paris.

Du côté du personnel soignant, qui avait autrefois la même attitude, l'accompagnement des parents s'est beaucoup amélioré.

"Il y a 30 ans dans les maternités, on cachait le bébé, on le dirigeait vers le crématoire de l'hôpital, on plaçait la mère sous sédatif, on lui disait de se dépêcher de refaire un enfant. Aujourd'hui, on fait exactement l'inverse: on propose aux parents de voir le bébé décédé, lavé, habillé, on les encourage à le prendre dans les bras, à le bercer, à passer du temps avec lui", explique la chercheuse Dominique Memmi, auteure de "La seconde vie des bébés morts" (éditions de l'EHESS).

"Pour traverser un deuil, il faut se remémorer ce qu'on a vécu avec la personne décédée. Même s'il est court, ce laps de temps passé avec l'enfant décédé est précieux pour fabriquer des souvenirs", explique Isabelle de Mézerac, présidente de l'association Spama, qui accompagne des parents en France, en Belgique et au Luxembourg.

Beaucoup de parents en détresse, anéantis, ne le savent pas. "C'est important pour le parcours du deuil de prendre des photos du bébé, qui semble endormi, garder une mèche de cheveux, le bracelet de naissance. Cela les aidera à faire leur deuil", explique Mme Servange.

"Des photos des morts, cela se faisait dans les campagnes jusqu'aux années 50. Finalement ce sont des pratiques anciennes qui font leur réapparition dans l'univers rationaliste, technologique de l'hôpital", relève Mme Memmi.

- Des carrés des bébés -

Pour les associations, inhumer le bébé aide le processus de deuil.

De nombreuses mairies proposent maintenant un "carré des bébés" dans les cimetières, où les parents peuvent retrouver la tombe. D'autres ont des "jardins du souvenir" réservés aux bébés mais sans trace d'un enfant en particulier.

De l'avis des associations, il est important de garder une trace du bébé et de l'inscrire dans l'histoire familiale. Aujourd'hui il est possible, au choix des parents, d'inscrire le prénom de l'enfant dans le livret de famille. Une proposition de loi permettant d'inscrire le nom de famille sur l'acte d'enfant sans vie a été votée à l'unanimité au Sénat cet été. "Les familles souhaitent pouvoir lui donner leur nom et l'inscrire sur la tombe", explique à l'AFP Anne-Catherine Loisier, sénatrice centriste à l'origine de la proposition.

De nombreuses associations proposent des groupes de parole pour réunir des parents endeuillés, en présentiel ou en distanciel. "Des parents qui vivent en Guyane ou à Saint-Pierre-et-Miquelon se retrouvent une fois par mois en visio pour échanger avec d'autres qui ont vécu le même drame", explique Myriam Morinay, vice-présidente de l'association Naître et Vivre.

Car il est difficile de parler de cette mort avec l'entourage qui fait comme si elle n'était pas survenue. "Cette mort-là est taboue. Les gens pensent qu'ils vont raviver la souffrance s'ils en parlent, alors que les parents ont envie d'en parler", relève Mme Servange.

"Ce qui est conseillé? Juste une main sur l'épaule. Dire +je suis là, si tu veux en parler+. Un coup de fil au parent, après le drame, ou à l'anniversaire de la mort. Demander à voir des photos de l'enfant", explique-t-elle.


 




 

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