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Les abus ou le chômage, le choix impossible des domestiques philippines

Les abus ou le chômage, le choix impossible des domestiques philippines
Des travailleurs philippins rentrant chez eux depuis le Koweït, à l'aéroport de Manille, le 18 février 2018NOEL CELIS

Après le meurtre d'une employée de maison philippine au Koweït, des centaines de domestiques rentrent chez elles en racontant les sévices infligés par leurs employeurs. Mais beaucoup n'ont d'autre choix que de retenter leur chance à l'étranger.

Pour elles, la nécessité de subvenir aux besoins de leur famille aux Philippines pèse plus lourd que des conditions de vie qui peuvent être cruelles ou le jeu de cache-cache qu'elles doivent parfois jouer avec la police koweïtienne.

"La mère de ma patronne, elle me faisait mal, elle me frappait avec une chaussure à semelle épaisse. J'avais plein de bleus", raconte Marissa Dalot, 40 ans, qui a travaillé pendant près de cinq ans dans ce riche Etat du Golfe.

"Je ne voulais pas rentrer à la maison", dit-elle pourtant. "Je voulais continuer à travailler car mes enfants sont toujours scolarisés". Elle vient finalement de décider de rentrer dans l'archipel.

Au total, environ 10 millions de Philippins travaillent à l'étranger dans une grande variété de secteurs. D'après la banque centrale philippine, leurs revenus sont une pièce maîtresse de l'économie locale, avec plus de 28 milliards de dollars engrangés en 2017.

Mais les conditions de vie des domestiques travaillant au Koweït se sont retrouvées sous le feu des projecteurs avec la mort de Joanna Demafelis, dont le corps a été retrouvé début février dans un congélateur.

Le président Rodrigo Duterte, visiblement très remonté, a accusé les employeurs de l'émirat de régulièrement violer leurs domestiques, de les forcer à travailler 21 heures par jour et leur donner les restes à manger.

- Pas d'emploi -

Environ 252.000 Philippins travaillent au Koweït, une bonne partie en tant que domestiques. Les récits de sévices et de surexploitation abondent dans les médias.

"Quand cesseront ces traitements inhumains à l'égard de ces travailleurs philippins?", a demandé M. Duterte récemment.

Le président a décrété l'interdiction totale pour les Philippins de signer de nouveaux contrats de domestiques dans le petit Etat du Golfe. Manille cherche aussi à renforcer la protection de celles qui s'y trouvent déjà.

Les employées de maison qui le souhaitent sont rapatriées gratuitement.

L'une d'elle, Michelle Obedencio, 34 ans, rentrée au cours du weekend, explique également avoir souffert aux mains de son employeur.

Après deux ans, elle s'est enfuie pour travailler au noir dans un salon de beauté. Elle y était mieux traitée même si elle devait jouer au chat et à la souris avec la police, dit-elle.

Malgré tout, elle est prête à retenter sa chance. "Il n'y a pas d'emploi stable aux Philippines, et si quelqu'un veut de moi, j'y retournerais. J'ai trois enfants à l'école, l'aîné est à l'université".

"Mon mari n'a pas de travail alors je dois vraiment faire des efforts pour sortir (du pays). Si ce n'est pas le Koweït, alors ailleurs".

- pas d'économies -

Selon les chiffres du gouvernement, environ 1.700 Philippins sont rentrés dans le cadre du programme présidentiel de rapatriement. Certains ont été convaincus de partir par une amnistie décrétée par le gouvernement koweïtien pour les travailleurs clandestins, leur permettant de quitter l'émirat sans pénalités jusqu'au 22 février.

Certaines n'ont pas grand chose dans les poches, racontant à l'AFP qu'elles n'ont pas pu faire d'économies.

Les salaires gagnés au fil des années ont déjà été renvoyés dans l’archipel. Des domestiques expliquent n'avoir touché que 80 dinars koweïtiens par mois (215 euros), qui ont servi à financer la scolarisation de leurs enfants aux Philippines.

Les Philippins qui travaillent à l'étranger sont considérés comme des héros dans l'archipel en raison de leur contribution à l'économie. Les informations sur les mauvais traitements qu'ils subissent sont un sujet politique sensible.

Loreza Tagle, 37 ans, dit qu'elle était surexploitée et sous-alimentée par son employeur. Elle a travaillé au noir pendant cinq ans pour un restaurant pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants et de son mari mal payé.

Mais les larmes lui viennent aux yeux lorsqu'elle se demande ce qu'elle va faire désormais.

"C'est effrayant de rentrer aux Philippines sans garantie de trouver un emploi", sanglote-t-elle. "Là-bas, même si on a peur d'être prise par la police, on est sûre de trouver un boulot. Ici, on n'a peut-être pas peur, mais on n'a pas de boulot".

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