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Les Aguilas Negras, marque sans visage qui sème la terreur en Colombie

Les Aguilas Negras, marque sans visage qui sème la terreur en Colombie
La militante pour les droits de l'homme colombienne Yovana Saenz, victime de menaces de morts de la part des Aguilas Negras (Aigles noirs), le 5 août 2019 à Bogota, en ColombieDiana Sanchez

Un froid glacial a envahi Yovana Saenz à la lecture des menaces sur son portable : cette militante des droits humains en Colombie est un "objectif militaire" des Aguilas Negras, sinistre signature derrière laquelle se dissimulent narcos, paramilitaires ou agents des forces de l'ordre.

"Vous n'êtes pas des femmes qui se laissent facilement intimider, donc la seule voie qui reste c'est la mort." Ce message a été envoyé le 20 août à six personnes via la messagerie WhatsApp. Commme les précédents, il a ravivé en elle le souvenir d'un cauchemar.

Il y a dix ans, deux hommes armés l'ont violée à Cazuca, commune proche de Bogota où elle vivait. "Tu ne vaux pas une balle", lui ont-ils dit. Yovana a payé dans sa chair son engagement pour la défense des femmes victimes du conflit armé, comme d'autres leaders de son mouvement.

"Chaque fois que je reçois des menaces, j'en suis malade. Je panique à l'idée qu'il m'arrive à nouveau quelque chose, ou à mes enfants, pour le fait de défendre les droits humains", explique en larmes cette femme de 44 ans, qui a reçu une équipe de l'AFP dans le centre de la capitale, loin de chez elle par sécurité.

A l'origine de sa peur, les Aguilas Negras (Aigles Noirs), organisation clandestine et anti-guérilla supposée éteinte, mais qui a récemment réapparu sous la forme d'un emblème signant les messages de menaces: un aigle aux ailes noires, à la tête et à la queue blanches, enserrant deux fusils.

"Il n'y a pas eu une seule arrestation, ni photos d'un quelconque campement. On estime qu'il s'agit (...) du sigle de quelque chose qui a existé, et qui continue d'être utilisé" pour menacer dans différents buts, explique Camilo Gonzalez Posso, président de l'Institut de recherches pour le développement et la paix.

- Angoisse et insécurité -

Le nom des Aguilas Negras a surgi au début des années 2000 dans le nord-est de la Colombie, près de la frontière avec le Venezuela.

Il regroupait alors environ 800 paramilitaires, selon la Commission nationale de réparation et réconciliation.

Après la démobilisation de ces milices d'extrême droite - qui ont compté jusqu'à 30.000 hommes sur tout le territoire - ce sigle est tombé quasiment dans l'oubli, jusqu'à peu après la signature de l'accord de paix fin 2016 avec la puissante guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc).

Un nouveau cycle de violences s'est alors engagé, avec assassinats, menaces et déplacements forcés dans les anciens fiefs des rebelles que l'Etat n'a pas assez vite investis et où règne le narco-trafic.

Parmi les responsables, notamment des intimidations, un nom revient régulièrement : celui des Aguilas Negras, dont la vague de terreur a frappé des lieux aussi éloignés les uns des autres que la ville de Cali dans le sud-ouest, Soacha près de Bogota dans le centre ou Aguachica dans le nord-est entre 2016 et 2017, selon la fondation Ideas para la Paz (Idées pour la paix).

Les tracts qui portent la marque des Aigles Noirs sont adressés à des opposants politiques, comme l'ex-candidat présidentiel de gauche et ancien maire de Bogota Gustavo Petro, à des militants des droits humains, ainsi qu'à des indigènes qui défendent l'accord de paix et leurs territoires.

Le phénomène a pris tant d'ampleur qu'il en est devenu "prioritaire" pour les autorités du fait de l'"angoisse et insécurité" qu'il génère, précise le colonel José Restrepo, du corps d'élite de la police qui enquête sur les menaces.

Mais le service spécialisé du Parquet, créé il y a près d'un an, n'a pas encore réussi à déterminer qui sont les Aguilas Negras.

- Façade -

La police et des analystes coïncident sur le fait qu'il peut s'agir d'une façade utilisée tant par des responsables politiques, d'ex-paramilitaires voire des particuliers, à des fins d'intimidation.

Les menaces visent des "secteurs de l'opposition, des organisations sociales, des mouvements protestataires", jamais des "secteurs de l'ultra droite", ce pourquoi les victimes leur attribuent des visées politiques, selon M. Gonzalez Posso.

L'impunité alimente le phénomène, estime pour sa part Leonardo Diaz, chercheur de l'ONG Somos Defensores (Nous sommes des défenseurs).

Bien qu'il ne soit officiellement fait état d'aucune arrestation, ni d'assassinat récent des Aguilas Negras, le Défenseur du peuple, entité publique chargée de la protection des droits humains, a attiré l'attention sur un groupe opérant sous ce nom dans des quartiers du sud-ouest de Bogota, où cohabitent des leaders communautaires déplacés par la guerre et d'ex-combattants de groupes armés.

Depuis 2017 Yovana Saenz, qui vit dans ce secteur, a reçu à quatre reprises des messages de menace portant le sinistre emblème.

Elle tremble de peur chaque fois qu'elle sort de chez elle et prend les transports publics (faute d'argent pour payer un taxi ou acheter une voiture), en dépit de la présence d'une escorte assignée par l'Etat colombien.

"S'ils doivent nous tuer, qu'ils le fassent de face, pas ainsi", dit-elle, épuisée par cette persécution.

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