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Les familles kazakhes déchirées par la répression au Xinjiang

Les familles kazakhes déchirées par la répression au Xinjiang
Sayragul Sauytbay, Chinoise d'origine kazhake, accusée d'avoir illégalement traversé la frontière entre les deux pays pour rejoindre sa famille au Kazakhstan, devant un tribunal chinois à Zharkent, lRuslan PRYANIKOV
Chine

Lorsqu'il se remémore sa jeunesse dans la région du Xinjiang en Chine, le Kazakh Akikat Kaliolla se souvient avant tout d'une nature de toute beauté et des mariages fastes et colorés typiques de la communauté musulmane dont il fait partie.

Sa terre natale, la région d'Emin, fait face aujourd'hui à une répression féroce des autorités chinoises, de nombreux témoins rapportant l'existence de "camps de rééducation" secrets où seraient détenus des centaines de milliers de personnes.

Se trouvant désormais au Kazakhstan, Akikat Kaliolla a expliqué à l'AFP avoir cette année perdu le contact avec sa mère, son père et ses deux jeunes frères, qu'il pense être internés dans un camp chinois.

"Ce qu'ils font aux gens là-bas, en particulier à mes parents, est illégal. Ce n'est pas du bétail, ce sont des personnes qui ont des droits. Mes parents sont âgés et ont des problèmes de santé", raconte le musicien de 34 ans.

Akikat Kaliolla est l'une des nombreuses personnes qui se sont retrouvées séparées de leur famille, se retrouvant de l'autre côté de la frontière lorsque les autorités chinoises ont commencé à s'occuper des Kazakhs ethniques résidant au Xinjiang, où les Ouïghours, une autre minorité musulmane, font également l'objet d'une répression.

Le musicien affirme connaître "près d'une centaine de personnes" internées dans des camps chinois ou dont les proches sont prisonniers.

Le dernier contact qu'a eu Akikat Kaliolla avec ses proches portés disparus remonte à août dernier, lorsque son frère l'a contacté à la demande des autorités du Xinjiang, lui recommandant d'arrêter de "parler de manière imprudente" à propos de leur situation, pour ne pas leur attirer des ennuis.

- Surveillance -

Un rapport de l'ONG Human Rights Watch publié en septembre dénonce une répression au Xinjiang "d'une ampleur et d'une portée qui n'avait pas été vue en Chine depuis la Révolution culturelle de 1966-1967".

Ce qui a changé depuis cette période de vastes répressions maoïstes, selon l'ONG, ce sont les progrès techniques en terme de surveillance et de collecte de données, qui sont systématiquement appliquées aux minorités musulmanes du pays.

La Chine se défend de toute répression, l'ONU estimant pour sa part que jusqu'à un million d'Ouïghours et de membres d'autres minorités musulmanes sont internés dans des "camps de rééducation", officiellement dans le cadre d'une campagne de lutte contre l'extrémisme.

Akikat Kaliolla, qui a déménagé au Kazakhstan après avoir rencontré sa future femme, affirme que sa famille a été victime de la répression car son père s'élevait contre les injustices commises par la police dans la région.

"Mon père était conseiller juridique. Lorsque le gouvernement a commencé à mettre de plus en plus la pression sur les Kazakhs, il a écrit un appel aux autorités centrales à Pékin", raconte-t-il.

- "Aidez-nous!" -

Les quelque 1,5 million de Kazakhs ethniques vivant au Xinjiang ont longtemps évité les persécutions subies par les Ouïghours et se déplaçaient relativement librement entre la Chine et le Kazakhstan.

Cette liberté a disparu lorsqu'un responsable chinois, connu pour les mesures de contrôle drastiques qu'il a mises en oeuvre au Tibet, a pris la tête du Parti communiste local en 2016.

Les autorités kazakhes, bien qu'ayant publiquement dit être inquiètes quant-à la situation de leurs compatriotes en Chine, ont jusqu'à présent abordé la question des camps de manière prudente.

Les citoyens kazakhs avec des proches portés disparus, eux, n'ont pas hésité à faire entendre leur voix lors d'une conférence de presse en août à Almaty.

"Huit mois et aucun contact! Aidez-nous, s'il-vous-plaît!", a plaidé Gaukhar Kourmanalieva, racontant comment son cousin, citoyen kazakh, a été arrêté par la police chinoise alors qu'il faisait ses courses dans une zone commerciale près de la frontière.

Un autre intervenant, Mouratkhan Kassengazy, a pour sa part expliqué que sa femme, également citoyenne kazakh, est détenue en Chine depuis décembre 2017 après s'y être rendue pour un traitement médical.

Cet été, le Kazakhstan a bravé la colère de Pékin en refusant d'expulser de son territoire une Kazakhe ethnique, citoyenne chinoise, qui a avoué avoir traversé la frontière illégalement pour rejoindre son mari et ses enfants.

Lors de son procès explosif, Saïragoul Saouïtbaï a témoigné avoir été forcée par les autorités chinoises à travailler dans un "camp de rééducation" où sont détenus près de 2.500 Kazakh ethniques.

- Pas de moyens de pression -

Le Kazakhstan a annoncé en août être en discussion avec les autorités chinoises sur le cas de près de 700 Kazakhs dans l'impossibilité de quitter la Chine. Et dans certains cas, la diplomatie semble avoir porté ses fruits.

La fille de Gouzalnour Djeniskazy avait à peine quatre mois quand sa mère est allée en Chine pour rendre visite à des proches en 2016.

Celle-ci a expliqué à l'AFP avoir passé plusieurs mois en résidence surveillée et même une courte période derrière les barreaux après avoir perdu son passeport kazakh, avant d'être relâchée grâce à l'intervention du consulat.

De telles fins heureuses restent cependant rares.

Fortement dépendant des investissements chinois, le Kazakhstan "ne dispose guère de moyens de pression à l'encontre de Pékin", souligne le politologue kazakh Aïdos Sarym.

"Si la Chine ne se plie pas aux pressions de l'Union européenne et des Etats-Unis, alors que dire du Kazakhstan?", relève-t-il.

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