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Les Français et le sexe: "la prise en compte du plaisir féminin change tout"

Les Français et le sexe:
La sociologue Janine Mossuz-Lavau à Paris le 12 septembre 2018Thomas SAMSON
Sexualite

Importance du clitoris, banalisation de la sodomie... La sociologue Janine Mossuz-Lavau publie un livre sur "La vie sexuelle en France", seize ans après un premier ouvrage. Entre les deux, la société s'est "libérée" et le plaisir féminin est "de plus en plus pris en compte", assure-t-elle à l'AFP.

Q: Quelles différences entre cette enquête et la précédente, parue en 2002?

R: "La société a changé, il y a une ouverture qui n'existait pas en 2000. Il m'a été beaucoup plus facile de trouver des interlocuteurs, des bisexuels par exemple.

Dans les entretiens (65 à travers la France, ndlr), la parole était plus fluide, les gens abordaient plus facilement le sujet des pratiques ou des violences sexuelles. Je n'étais même pas obligée de poser des questions.

Le climat lui-même était plus détendu: en 2000, on me demandait l'autorisation d'allumer une cigarette, là on me demandait celle d'allumer un joint.

Mon enquête a eu lieu de janvier à novembre 2017. A l'automne, quand #MeToo et Balance ton porc sont apparus, je n'ai pas été surprise: cette parole libérée, je l'entendais depuis des mois."

Q: En quoi la vie sexuelle est-elle un bon indicateur des changements de société?

R: "Les gens ne séparent pas la vie amoureuse de la vie sexuelle. Et ça irrigue tout le reste: la famille, le travail, les loisirs...

On vit dans une société libérale. Du point de vue de l'évolution des moeurs, ça signifie la liberté de faire ce qu'on veut sans se conformer aux normes d'un groupe (famille, religion...).

On peut avoir une double vie bien installée, aimer plusieurs personnes en même temps. J'ai rencontré un homme bisexuel qui vit avec une compagne: certaines nuits, quand il a envie de garçons, il appelle des jeunes gens et le lui raconte le lendemain.

Par ailleurs, les séparations interviennent plus tôt, y compris quand on a de jeunes enfants. Les gens se disent: +On n'a qu'une vie+."

Q: La société est-elle plus sexualisée qu'auparavant?

R: "Sans doute, dans la mesure où le désir et le plaisir des femmes ont été de plus en plus pris en compte. On sait aujourd'hui que le plaisir féminin existe, qu'il ne vient pas comme ça, qu'il ne suffit pas que le mec fasse des allées et venues rapidos. On sait qu'il y a un truc qui s'appelle le clitoris et que la pénétration ne donne pas le même plaisir, même si elle permet une fusion car les corps sont imbriqués.

Dans une ancienne enquête, un homme m'avait dit +Je n'ai jamais demandé si ma femme avait du plaisir, elle faisait son devoir de femme+. La prise en compte du désir et du plaisir de la femme change tout. Si elle n'est pas satisfaite, elle peut vous jeter, prendre un amant.

Beaucoup d'hommes disent d'ailleurs que pour avoir du plaisir, ils ont besoin que leur partenaire jouisse."

Q: Quel retentissement cela a-t-il sur les relations hommes/femmes?

R: "Je ne pense pas qu'on soit dans une guerre des sexes où les hommes voudraient tout conquérir et les femmes tout féminiser. Ils vont les uns vers les autres, se rapprochent sur un système de valeurs humaniste et mixte.

On va vers une indifférenciation. Je ne sais pas si je la verrai mais on y arrivera et ce sera beaucoup mieux pour tout le monde."

Q: Les pratiques sexuelles ont-elle changé?

R: "Il n'y a pas de nouvelles pratiques, tout existe depuis la nuit des temps. Mais certaines sont beaucoup plus répandues. La fellation était considérée comme une pratique de prostituées, elle ne l'est plus. Et aujourd'hui, les gens parlent spontanément de sodomie."

Q: Votre enquête (Editions de La Martinière) montre qu'il subsiste au moins un tabou: l'absence de sexe dans le couple.

R: "Même dans un dîner de copains très cool, personne ne dira +Ca fait deux ans qu'on ne baise plus+. C'est l'aveu d'un échec affectif, dans une société où il existe une injonction au plaisir, voire au bonheur."

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