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Mars 68, un tournant dans l'histoire moderne de la Pologne

histoire

En mars 1968, trois mois avant qu'éclate Mai 68 à Paris, la Pologne a vécu une révolte étudiante, vite écrasée par les matraques de la police communiste.

Déclenchée suite à l'interdiction d'une pièce du grand poète romantique Adam Mickiewicz, "Les Aïeux", cette révolte a commencé par un meeting à l'Université de Varsovie, tenu le 8 mars pour protester contre l'exclusion de deux étudiants contestataires, dont Adam Michnik.

Soutenue par d'autres groupes sociaux, dont des ouvriers, elle s'est rapidement étendue à plusieurs villes.

Elle fut utilisée par le courant nationaliste montant au sein du PC pour lancer une purge antisémite dans l'appareil du parti unique et de l'Etat.

Une purge pour en chasser les "internationalistes" rentrés de Moscou après 1945 et dont beaucoup étaient Juifs, puis des Juifs tout court. Des milliers de personnes, brutalement licenciées, ont été poussées à l'émigration.

Cinquante ans après, l'AFP a interrogé quatre acteurs et témoins de Mars 68 sur ce passé, dont certains échos résonnent jusqu'à aujourd'hui.

Voici les principaux extraits de leurs déclarations.

- Adam Michnik, opposant et homme de presse -

71 ans, ancien opposant anticommuniste, historien, Michnik est aujourd'hui rédacteur en chef du principal quotidien polonais de centre gauche, Gazeta Wyborcza. Son arrestation est considérée comme l'ultime étincelle qui a déclenché les manifestations à Varsovie.

"Au moment où un vent de liberté soufflant en Tchécoslovaquie faisait naître quelques espoirs prudents, chez nous on a vu un pouvoir qui, pour se donner une légitimité, a choisi l'arme la plus sale, l'antisémitisme."

"Et ce en Pologne, pays qui a vu l'Holocauste des Juifs, pays gouverné par les communistes pour qui le rejet du fascisme et de l'antisémitisme était un acte de foi."

"Le groupe (de communistes nationalistes) rassemblé autour de Mieczyslaw Moczar et Franciszek Szlachcic (ministre et vice-ministre de l'Intérieur) voulait prendre en main l'appareil du parti et l'idéologie. Ils avaient déjà les services de sécurité et les médias."

"Un des éléments de leur politique a été cette campagne antisémite."

"Mais l'essentiel, en mars, c'était la révolte des intellectuels contre la dictature, d'abord pour défendre Mickiewicz, les Aïeux, la liberté du théâtre, la tradition nationale. En Pologne, interdire Mickiewicz, c'est comme interdire Shakespeare en Grande-Bretagne ou Victor Hugo, Balzac ou Stendhal en France."

"C'était la fin définitive de toutes nos illusions sur ce système politique."

- Antoni Macierewicz, l'anticommuniste catholique -

69 ans, historien, ancien opposant anticommuniste, homme politique conservateur, ministre de la Défense entre 2015 et janvier 2018.

"Il faut se rendre compte que Mars n'était pas un événement local, ni un événement concernant les seuls étudiants. La majorité des gens qui participaient aux manifestations anticommunistes étaient des ouvriers. Le 21 mars, quand le comité d'étudiants réuni dans le grand amphithéâtre discutait d'un appel à adresser aux ouvriers, soudain un ouvrier qui travaillait haut sous le plafond s'est penché vers nous et a crié: +Mais, merde, nous vous soutenons déjà+."

"Ce que nous avons vu en mars, c'était la continuation de ce qui était arrivé en 1966, lors de la célébration du millénaire du christianisme, du baptême de la Pologne. Cette année là des millions de Polonais sont sortis dans la rue et se sont sentis libres."

- Jozef Tejchma, le haut responsable communiste -

Agé aujourd'hui de 90 ans, il est entré au bureau politique du PC polonais en 1968.

"La Pologne était en crise à l'époque, c'était une crise économique, il y avait des problèmes d'approvisionnement, des files d'attentes devant les magasins. Le climat social était propice aux protestations contre le pouvoir. Il a suffi d'un incident qui a tout déclenché: La pièce "Les Aïeux" a été interdite. Le pouvoir a vu dans sa mise en scène un élément antirusse.

(Le ministre de l'Intérieur Mieczyslaw) "Moczar voulait chasser du pouvoir ceux qui y étaient depuis longtemps. Il ne s'agissait pas uniquement de Juifs mais de ceux qui avaient une autre vision de la Pologne, inspirée par l'internationalisme".

- Adam Ringer, l'ex-exilé -

69 ans. Etudiant parti pour la Suède à cause de la campagne antisémite de 1968, politologue, il est rentré en Pologne en 1994 et s'est lancé avec succès dans les affaires, devenant président de l'importante chaîne de cafés Green Caffe Nero.

"J'ai quitté la Pologne le 10 décembre 1968. Deux facteurs m'y ont poussé. Il y a eu la campagne antisémite, mon père a été licencié à 58 ans, mes parents sont restés sans ressources. Mais l'élément qui m'a définitivement convaincu a été l'invasion de la Tchécoslovaquie. J'avais compris qu'il n'y avait aucun espoir de changement, qu'un poing d'acier s'abattrait pour l'empêcher.

"En Pologne j'ai participé à la révolte étudiante de 1968 qui s'inspirait officiellement du socialisme à visage humain. C'était comme retrouver la virginité, retourner aux racines du socialisme qui a été dénaturé par le parti au pouvoir."

"L'impact de Mars 68 sur l'évolution de la Pologne est évident. Les chefs régionaux du syndicat Solidarité, organisateurs des grèves d'août 1980 étaient souvent d'anciens étudiants chassés de l'université."

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