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Migrants: en Libye, "nous les Blacks, on est des objets"

Fofana s'exprime avec douceur, sans colère, sur le pont de l'Ocean Viking qui l'a recueilli en Méditerranée. Mais il reste surpris du cauchemar traversé en Libye: "Jamais je n'aurais imaginé que des musulmans puissent faire ça à d'autres musulmans".

Pendant que le bateau de SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF) patiente dans les eaux internationales en attente d'un port où débarquer les 356 migrants recueillis à bord, le jeune Ivoirien de 22 ans veut mettre les jeunes en garde: "Ne venez pas en Libye. Il faut que ça se sache: c'est un pays en guerre, tout le monde est armé et fait sa propre loi".

Ce récit est corroboré par de nombreux autres recueillis à bord. Fofana lui-même s'est senti trahi par ses coreligionnaires: "A tout moment on peut te kidnapper, ensuite on te demande de payer pour être libéré. Pour les Libyens, nous les Blacks, on est des objets. C'est du business".

Si sa pudeur lui fait taire les mauvais traitements encaissés, le médecin italien de MSF à bord a relevé les nombreuses cicatrices de tortures sur les corps de ses patients: "des choses folles", glisse-t-il.

Parti de Côte d'Ivoire pour travailler en Libye, il est arrivé en août 2018 à Saba (sud), après un mois de voyage via le Niger. "Ceux qui nous transportés nous ont directement mis en prison. Là, j'ai été vendu comme un esclave à une famille arabe".

- "Pays catastrophe" -

Il est placé à travailler sans salaire sur un chantier à Garian, à 150 km de Tripoli. La ville est proche d'une garnison des hommes du maréchal Haftar, qui a lancé en avril une offensive sur la capitale. "A tout moment, un obus peut te tomber de dessus, à chaque minute tu peux mourir".

Avec son chef d'équipe, un Ghanéen vendu lui aussi, il décide de s'enfuir. "C'est risqué, quand tu travailles pour une famille arabe, elle informe les autres. Ils se connaissent tous. Et s'ils savent que tu veux partir, ils font tout pour t'en empêcher. Ta photo circule".

Fofana appelle un taxi de Tripoli via une connaissance. "Quand le taxi est arrivé, j'ai fait mine de partir au travail avec mes outils". Puis il s'est mis en quête d'un bateau pour quitter la Libye.

"Ce n'est pas facile, tout le monde veut quitter ce pays catastrophe. On te dit: +un bateau part ce soir+, ils prennent ton argent, mais tu n'as aucune garantie", raconte-t-il.

Le premier passeur contacté a disparu avec les 1.500 dinars (300 euros environ) qu'il lui avait versés.

"Alors j'ai recommencé à travailler: ils ont besoin de gens là-bas. Si le pays était stable, je serais resté en Libye. Je peux apprendre n'importe quel métier", assure le jeune homme.

Après cinq mois environ, Fofana a reçu "un appel d'un Arabe. Je ne le connaissais pas, je ne parle pas arabe, j'ai juste compris +voyage+". Ce sont sans doute des rabatteurs qui l'ont signalé, en échange d'une traversée gratuite pour eux-mêmes.

- Un seul moteur -

"Le soir de l'embarquement, j'ai vu que le bateau (un canot gonflable) n'avait qu'un moteur... Il y avait des femmes et des enfants. J'ai eu peur en montant dedans, j'ai confié ma vie à Dieu. Il faisait noir, on nous a juste montré le nord et on nous a poussés."

"Tout le monde essayait de manoeuvrer, personne ne savait vraiment. On s'est débrouillé pour avancer. La nuit c'était encore pire que le jour".

Au matin du 3e jour, "le bateau devenait mou. Tout mon espoir était de voir un bateau envoyé par l'Europe. J'ai passé mon temps à prier", poursuit Fofana, qui reste persuadé d'avoir été secouru par l'Union européenne...

"Ici, j'ai retrouvé ma liberté. Aujourd'hui, l'Europe c'est mon destin. Mais ce n'était pas du tout mon projet au début. Mon rêve c'est de travailler dans le marketing, je pensais qu'en Libye je me ferais des relations".

"Mais ce n'est pas un échec, conclut-il. Ma victoire c'est d'en être sorti".

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