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Migrants: le HCR critique "un certain aveuglement" des pays de l'UE dans la coopération avec Tripoli

Migrants: le HCR critique
Des responsables militaires inspectent le centre de migrants de Tajoura, près de Tripoli, qui a été bombardé Mahmud TURKIA

Après la frappe contre des migrants près de Tripoli, l'envoyé spécial du HCR pour la Méditerranée centrale, Vincent Cochetel, juge problématique la poursuite du soutien inconditionnel de l'Europe aux garde-côtes libyens, soulignant qu'on ne peut continuer à "ignorer" les détentions arbitraires et les sévices que risquent les réfugiés dans ce pays.

Q - Quelle est votre réaction après la frappe meurtrière contre un centre pour migrants en Libye dans la nuit ?

R - C'est un centre où il y avait majoritairement des réfugiés érythréens et soudanais.

C'est un événement tragique qui aurait pu être évité, nous avions partagé avec toutes les parties au conflit les coordonnées GPS de tous les centres de détention. Ce centre de détention est un ancien camp militaire. C'est totalement inapproprié de mettre là des gens en détention arbitraire.

On savait qu'il y avait ce risque un jour ou l'autre d'attaques avec des risques collatéraux intentionnels ou pas intentionnels, on avait demandé la fermeture du centre et on n'a pas été écouté.

Il y a un certain aveuglement au niveau des pays européens sur la situation des migrants en Libye, qui se détériore depuis des mois. Les récents combats ont créé une situation encore pire. Cela ne peut pas être "business as usual" au niveau de cette coopération avec les retours sur la Libye.

On a dit un petit peu dans le désert qu'il ne fallait pas de retour et de débarquement en Libye parce qu'effectivement les gens disparaissent entre les points de débarquement et les centres de détention, les gens vont dans des centres de détention où ils sont maltraités et détenus arbitrairement. D'autres migrants sont loués ou vendus à des entrepreneurs.

Comme c'est plus difficile de faire partir des bateaux de Libye depuis le milieu de l'été dernier, les trafiquants (de migrants) monétisent leur +investissement+ qu'ils ne veulent pas laisser +inactifs+. On a eu des témoignages de migrants dont la famille à l'étranger a été rançonnée trois fois pour obtenir une sortie des centres de détention.

Aujourd'hui, on peut aussi rajouter que ces migrants et réfugiés peuvent aussi mourir dans ces centres de détention parce qu'ils sont devenus otages d'une situation politico-militaire sur laquelle ils n'ont aucun contrôle.

Q - Vous décrivez les conditions de détention dans les centres officiels d'"inhumaines", pourquoi ?

R - Lors de ma dernière visite, j'ai constaté des cas de malnutrition sévère adulte. On voit des gens qui ont juste la peau sur les os. Cela rappelle les camps de Bosnie, ou sous les Khmers rouges. Les autorités libyennes disent qu'ils n'ont pas d'argent pour nourrir les gens dans les centres de détention, les humanitaires disent +c'est pas notre responsabilité parce que les gens sont détenus arbitrairement et on n'a pas à encourager ce système là en nourrissant les gens+, donc on a un dialogue de sourd.

On voit un peu de nourriture qui arrive dans les centres et là il y a deux modèles: où des entrepreneurs qui viennent chercher leur main-d'oeuvre gratuite régulièrement dans les centres de détention et qui, en compensation, amènent un peu de nourriture que les détenus doivent préparer. Et puis, on a des centres où les gens commencent à nous dire qu'ils doivent eux mêmes payer pour acheter la nourriture...

Dans les centres de détention aux mains des autorités, ou aux mains de la NLA dans l'Est, il y a des cas de mauvais traitements, de coups, de blessures. Parfois c'est de la punition, parfois c'est pour extorquer des fonds. Et parfois, c'est pas les gardes qui sont eux même impliqués dans les actes de violence et de torture, les gardes demandent à des détenus de pratiquer cela sur d'autres détenus, notamment dans le cas des tortures sexuelles. Pour humilier, écraser les gens, créer ce sentiment d'impuissance et assurer une discipline.

Les formes de tortures les plus horribles sont pratiquées dans les centres de détention clandestins. Les gens qui ont fui Bani Walid, plateforme de transit pour les migrants clandestins vers les côtes, nous rapportent l'existence d'environ 10 hangars où les gens sont détenus - environ 500 personnes par hangar donc une population estimée à 5.000 personnes. Il y a une association religieuse locale à qui les trafiquants demandent d'enlever les corps, c'est environ cinq corps par semaine, selon des témoignages récents. C'est effroyable.

Q - Que demandez-vous pour sortir de cette situation, notamment à l'Union européenne ?

R - Il faut que la nouvelle équipe à la tête de l'UE renouvelle les pressions sur les autorités libyennes et toutes les parties au conflit pour que l'on ait des alternatives à ce système de détention arbitraire. On peut aider les autorités libyennes à gérer un système alternatif de contrôle qui ne soit pas de la détention arbitraire.

Il va y avoir encore des départs en bateau vers l'Europe mais aussi vers la Tunisie: il nous faut un système très visible et rapide de débarquement pour les gens secourus en mer et une responsabilité pour leur traitement. Une fois que les gens sont débarqués, ceux qui n'ont pas besoin de protection internationale il faut qu'ils soient immédiatement renvoyés dans leur pays d'origine avec le support nécessaire, et ceux qui ont besoin de protection internationale, qu'il y ait un mécanisme de distribution plus fonctionnel que l'approche bateau par bateau que l'on a actuellement au niveau européen.

Quand on voit les efforts que l'Italie, la France ou d'autres ont fait pour donner de la capacité aux garde-côtes libyens je veux bien comprendre, mais il faut que cela se fasse à travers un certain nombre de normes très précises, avec une vérification sur comment ces matériels sont utilisés, comment ces garde-côtes se comportent etc... La plupart des garde-côtes libyens sont des marins qui font bien leur travail mais il y a un certain nombre d'éléments criminels qui tournent autour d'eux et qui bénéficient d'une impunité totale.

Si l'on veut construire la capacité de l'Etat libyen, qu'on construise un système d'immigration qui marche. Qu'on construise un système de justice qui marche, pour que les gens ne doivent pas être détenus dans des centres de détention ad vitam aeternam sans procès: on peut pas simplement limiter notre coopération aux garde-côtes et à l'extraction de pétrole.

Je comprends les intérêts stratégiques de l'Europe mais il faut aller au-delà. Est-ce que les conflits qui amènent les gens à partir en Libye sont réglés ? Il y a 19 conflits actuellement sur le continent africain. On voit la situation qui se détériore au Burkina Faso, au Mali, le Soudan est complètement instable. On a vraiment des grosses crises tout autour de la Libye qui génèrent des mouvements, il faut travailler en amont.

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