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Presque centenaire, la Martha Graham Company n'a pas pris une ride

danse

A 92 ans, la plus vieille compagnie de danse américaine devrait être un rien démodée. Mais la Martha Graham Company, ovationnée lundi à Paris, reste plus vivante que jamais avec des classiques intacts et une récente initiation à la technologie.

Morte en 1991 à 96 ans, Martha Graham, la mère de la danse moderne, a laissé une méthode enseignée dans le monde entier, des créations légendaires, et des héritiers spirituels comme Merce Cunningham ou Paul Taylor, décédé récemment.

Après d'âpres querelles d'héritage, des dettes et des ouragans qui ont failli sonner le glas de la compagnie, celle-ci a survécu et ses ballets ont gardé toute leur fraîcheur.

Mais comment de vieux ballets comme "Ekstasis" (1933) -- un solo dansé lundi exceptionnellement par le directrice de la danse de l'Opéra de Paris Aurélie Dupont -- subsistent-ils?

"Les gens apprécient encore Picasso. Dit-on de Picasso que c'est démodé?", sourit Janet Eilber, directrice artistique de la compagnie, de retour à l'Opéra de Paris après environ trente ans d'absence.

"La danse moderne est encore un art jeune -- 100 ans -- mais nous sommes déjà assez vieux pour parler de classiques", ajoute cette grande dame élégante aux cheveux gris, qui a été elle-même danseuse phare de la compagnie.

- Mouvement fidèle à l'émotion -

La mythique chorégraphe, souvent qualifiée de "Picasso de la danse", a révolutionné l'art en étant la première à théâtraliser le langage du corps.

Et "parce qu'elle a vécu si longtemps, nous avons appris d'elle comment transmettre l'esprit de ses danses", explique la directrice artistique de la troupe qui compte 15 danseurs permanents et est souvent en tournée.

Pour redécouvrir leur corps, les plus grands comédiens d'Hollywood, de Gregory Peck à Betty Davis, ont suivi des cours de danse avec celle qui a fondé sa méthode sur la dualité contraction-relâchement.

"Martha voulait que l'émotion dicte au corps quoi faire. Elle était un génie car elle comprenait une personne juste en regardant le langage de son corps", selon Mme Eilber dont la compagnie est basée à New York.

Dans les 180 ballets-- dont une soixantaine ont survécu-- Graham s'est inspirée des danses primitives, de la littérature, de la Bible, la politique et la mythologie, comme "Caves of the Heart" (1946), qui figure au programme, avec Médée et Jason.

Autre ballet présenté cette semaine à Garnier, sa version du "Sacre du printemps" a fait sensation, grâce à la danse très physique mais aussi très expressive de la troupe.

"Pour elle, trop de physicalité était juste un +show+ de bras et de jambes. Et trop d'émotions serait mélodramatique. Ca doit être 50-50", selon Mme Eilber.

Le physique des danseurs a certes évolué --sauts plus haut, pirouettes plus rapides--, "mais Martha adorait cette évolution. Elle ne s'attendait pas à ce qu'on danse ses ballets comme en 1936".

- Séjour chez Google -

"Elle ne pensait qu'à l'avenir et utilisait tout ce qui était nouveau", dit-elle. La chorégraphe a d'ailleurs proclamé "aucun artiste n'est en avance sur son époque. Il est son époque. Ce sont juste les autres qui sont en retard".

La prêtresse de la danse moderne aurait donc très probablement adoubé la dernière expérience de sa troupe: un séjour d'expérimentation chez Google en mai.

Pendant deux semaines, c'était une rencontre inédite entre une troupe de danse mythique et le géant d'internet.

Dans un "laboratoire de la danse", les danseurs ont évolué dans un environnement 3D qui les transforme en avatars, comme dans un jeu vidéo.

Dans un autre exercice, une caméra, "Connect Cam", a "appris" les mouvements de "Lamentation" grâce à une mémoire ayant stocké d'anciennes images de ce ballet puis les a projetées sur une danseuse effectuant les mêmes pas.

Et grâce à "Tilt Brush" --un instrument de Google pour les dessins en 3D-- les danseurs ont dansé tout en s'inspirant de peintures qu'ils regardent à travers un casque spécial sur la tête.

"Nous expérimentons pour apporter une nouvelle manière de regarder ces ballets et attirer un nouveau public. Nous allons voir comme ça marchera dans un théâtre", explique Mme Eilber.

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