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Quand les détenus prennent le chemin de l'école

education, Apprentissage

Une cinquantaine d'hommes s'engouffrent, décontractés, dans le couloir menant aux salles de classe aux fenêtres bardées de barreaux et qu'une gardienne ferme à clé les unes après les autres: quelques minutes après débutent les cours dans l'espace scolaire du centre pénitentiaire de Perpignan.

Quelques jours après la rentrée des quelque 12 millions d'élèves, début septembre, au niveau national, l'heure de la reprise des cours a aussi sonné pour les détenus.

Une scolarisation obligatoire pour les mineurs, quelle que soit la peine. Et sur la base du volontariat pour les adultes, précise Maryse Coste, la directrice de l'Unité pédagogique régionale (UPR) Toulouse-Montpellier, l'enseignement en centre pénitentiaire relevant de l'Éducation nationale.

Objectif: "prévoir l'après-détention, contribuer à la réinsertion des personnes, en élevant ou en veillant à parfaire leur niveau", souligne Mme Coste. Une tâche complexe, étant donné l'hétérogénéité des niveaux des détenus et le turn-over au sein de la population incarcérée.

On a notamment "environ 20% des détenus en difficulté avec la langue". "Et 50% des détenus n'ont pas de diplôme", détaille Mme Coste selon laquelle le niveau moyen se situe au niveau collège-début lycée professionnel.

On va donc "de l'apprentissage de la langue, jusqu'au bac, et on a 0,6% de la population en post-bac". En Occitanie, "un peu plus de 30% de la population détenue suit des cours" chaque année, soit environ 5.500 élèves, un peu plus que la moyenne nationale, souligne Mme Coste.

L'après-midi de jeudi, à Perpignan, illustre bien la complexité: ce jour-là, sont dispensés cours de français langue étrangère, cours niveau lycée et cours d'informatique. Avec, à l'intérieur même des groupes, des disparités de niveau.

Esteban (tous les prénoms ont été changés), 42 ans, a pris place dans une des deux salles consacrées à la remise à niveau du savoir de base.

- "estime de soi" -

Sous ses yeux, un texte sur l'éclipse de la lune suivi de questions testant sa compréhension et sa maîtrise de la langue. Son voisin, lui, s'est lancé, crayon à papier dans la main, dans un exercice de géométrie quand, au bout de la rangée de tables, un jeune homme se frotte aux pourcentages.

Dans cette salle, où se trouvent des personnes qui ont souvent "une estime d'elles-mêmes très dégradée par rapport à la tâche scolaire", selon Eric Centelles, le responsable local de l'enseignement, les cours se donnent pratiquement "à la carte, selon le niveau et le rythme de chacun".

"L'objectif, c'est l'individualisation", explique le professeur, Nicolas Pignol, qui passe sans arrêt de l'un à l'autre de ses 7 étudiants.

"Notre premier job, assure Éric Centelles, est de leur montrer qu'ils savent des choses et qu'ils sont capables d'apprendre".

Bien sûr, admet-il, l'une des motivations des élèves réside dans la perspective "d'une remise de peine supplémentaire dès la première semaine de présence à l'école".

Mais il y a "une appétence des élèves, une envie d'apprendre, témoigne Nicolas Pignol. Ils sont volontaires et quand on est acteur de sa scolarisation, ça change tout".

Jean, 26 ans, condamné à une peine de six ans de prison mais "libérable en 2020", avoue qu'il a en ce jeudi dans la salle "remise à niveau lycée", "comblé un trou" dans son "emploi du temps".

Le jeune homme, décidé à passer un CAP mécanique quand il sera sorti, n'en reste pas moins disponible quand son voisin bute sur l'énoncé d'un exercice.

L'apprentissage en détention, c'est "aussi un travail de socialisation, de transfert de connaissances. Et être capable de renouveler l'estime de soi", pointe M. Centelles.

Une tâche encore plus ardue pour ce qui concerne les mineurs, "ceux qui n'ont connu que la rue, qui sont en rupture scolaire, rupture familiale et rupture sociale", assure le directeur du centre pénitentiaire, Jean-Yves Goiffon.

"Les ramener sur un banc d'école est un défi", dit le directeur qui vient de s'en lancer un nouveau: la mixité dans le centre scolaire, dès octobre, alors que pour l'instant les cours à destination des détenues sont dispensés dans le quartier des femmes.

En Occitanie, le budget que l'Éducation nationale consacre à l'enseignement en prison s'élève à 3 millions d'euros. La Justice prend à sa charge les locaux, le mobilier, le matériel l'informatique, soit environ 90.000 euros.

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