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Ryad accueille un sommet économique mis à mal par l'affaire Khashoggi

L'Arabie saoudite accueille mardi une conférence économique mise à mal par la crise suscitée par la mort du journaliste Jamal Khashoggi, qui a poussé responsables occidentaux et dirigeants de firmes internationales à boycotter ce forum cher au prince héritier.

Le royaume, dont l'image a été fortement ternie par l'affaire Khashoggi, semble impuissant face à la désaffection grandissante des participants au Future Investment Initiative (FII), surnommé le "Davos du désert" par de nombreux médias.

Alors qu'ils annonçaient il y a une semaine plus de 150 intervenants, les organisateurs ont réduit la liste samedi à 120 personnes.

Le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin, la patronne du Fonds monétaire international (FMI) Christine Lagarde et le ministre français de l'Economie Bruno Le Maire ont annoncé qu'ils ne feraient pas finalement le voyage à Ryad, tout comme les dirigeants australiens.

De grands médias, comme Bloomberg, CNN et le Financial Times, se sont également désistés.

En 2017, lors de la première édition du FII, lancé en grande pompe, le jeune prince héritier Mohammed ben Salmane, surnommé MBS, avait été salué comme visionnaire, séduisant les investisseurs en parlant de robots et dressant des plans futuristes pour une mégalopole d'avant-garde appelée NEOM.

Pour beaucoup, cette édition avait permis de projeter une Arabie saoudite autrement que sous le prisme d'une monarchie ultraconservatrice à l'économie pétrolière.

A contrario, l'édition 2018 cristallise l'indignation internationale contre un pouvoir saoudien prompt à faire taire toute voix dissidente, comme celle de Jamal Khashoggi, qui avait plusieurs fois pris la plume contre MBS.

- "Grave crise" -

Après avoir fermement démenti être impliqué dans la disparition du journaliste, aperçu pour la dernière fois le 2 octobre entrant dans le consulat saoudien d'Istanbul, les autorités saoudiennes ont finalement samedi admis qu'il avait été tué dans la mission diplomatique, à la suite d'une "bagarre".

Pour Eurasia Group, une société de conseil en risques, MBS est empêtré dans une "grave crise de relations publiques".

"Les Uber et les JP Morgan de ce monde ont calculé qu'être associé en ce moment avec le nom de MBS, risque de leur coûter davantage que de perdre l'opportunité de s'emparer d'un morceau de l'économie saoudienne", explique Michael Stephens, expert au Royal United Services Institute.

Mais pour certaines entreprises occidentales, l'enjeu est trop important pour qu'elles se retirent de ce forum, même si elles n'envisagent pas de se faire représenter par les plus hauts dirigeants.

Ainsi, des banquiers d'investissement de HSBC et Crédit Suisse seront présents, alors que leurs PDG ont annulé leur venue, selon Bloomberg News.

Les sociétés chinoises et russes, elles, n'envisagent pas de boycotter la conférence, selon un organisateur.

Un large boycott occidental du forum pourrait accroître les risques d'instabilité politique en Arabie saoudite, premier exportateur de pétrole au monde, et porter un nouveau coup aux investissements directs étrangers (IDE) qui avaient déjà atteint l'année dernière leur niveau le plus bas en 14 ans, selon l'ONU.

"Malgré un discours (porté) sur les réformes, les IDE en Arabie saoudite se sont maintenus bas et le scandale (Khashoggi) ne fera qu'accroître l'incertitude des investisseurs", a souligné la société d'analyse Capital Economics.

- "Ca suffit" -

Depuis plusieurs mois, MBS, à qui le roi Salmane a de facto délégué les affaires courantes du royaume, semble avoir intensifié la répression contre tout signe d'opposition: hommes d'affaires, militants des droits de la femme et dignitaires religieux ont été arrêtés.

Suscitant l'inquiétude des investisseurs, Ryad a aussi pris la tête d'une coûteuse coalition intervenant militairement au Yémen contre les rebelles. Et elle a incité des pays alliés du Golfe à imposer au Qatar voisin un embargo.

En annulant leur venue au FII, "les grosses entreprises disent à MBS +ça suffit+ avec l'aventurisme, l'instabilité et l'incertitude", explique Cinzia Bianco, analyste pour le Moyen-Orient pour Gulf State Analytics.

Mais leur absence à la conférence risque de causer "des dommages irréparables" à leurs intérêts commerciaux en Arabie saoudite, prévient Ghanem Nuseibeh, fondateur du cabinet de conseil Cornerstone Global Associates, basé à Londres et qui a pris partie pour le pouvoir saoudien dans l'affaire Khashoggi.

La semaine dernière, des hommes d'affaires saoudiens ont appelé sur les réseaux sociaux les pays du Golfe et les alliés de Ryad à boycotter les entreprises annulant leur participation au FII.

Mais un tel risque de boycott ne semble pas affecter la détermination des entreprises à marquer une distance avec l'Arabie saoudite.

"Faire comme si de rien n'était? Pas à court-terme", a assuré Gregory Gause, spécialiste du royaume à l'Université A&M au Texas.

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