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Salman Rushdie: "Nous vivons une époque où la vérité est plus étrange que la fiction"

Salman Rushdie:
L'écrivain Salman Rushdie à Paris, le 10 septembre 2018JOEL SAGET

"Il est étrange qu’il incombe aux auteurs de fiction de recréer l’idée de la vérité", s'étonne l'écrivain Salman Rushdie de passage à Paris, à l'occasion de la parution de son roman "La Maison Golden" (Actes Sud).

Le nouveau livre de l'auteur des "Versets sataniques" et des "Enfants de minuit" dresse le panorama de l'Amérique, de Barack Obama à Donald Trump que l'écrivain, âgé de 71 ans, compare au Joker, le super-vilain de la série Batman.

Pourtant, assure l'écrivain rencontré par un journaliste de l'AFP au siège parisien de son éditeur, "j'ai commencé ce roman longtemps avant l'élection présidentielle de 2016".

Le livre qui a l'ambition de présenter "un panorama social sur New York au cours de la dernière décennie" anticipe en effet la victoire de l'ancien magnat de l'immobilier sur sa rivale démocrate. "Le matin du 8 novembre (2016) quand je suis allé voter, j'étais persuadé que le soir nous aurions pour la première fois une femme présidente", se souvient l'écrivain qui a acquis récemment la nationalité américaine.

"En fait, alors que moi je l'ignorais encore, mon livre savait déjà la vérité", souligne-t-il. "Parfois, votre livre est plus intelligent que vous."

"Dans ce roman, largement réaliste, j'avais introduit un élément surréaliste en la personne du Joker, ce méchant de bande dessinée qui devient président", explique-t-il.

"Mais, ajoute-t-il, presque deux ans plus tard, cela n'apparaît plus surréaliste. Trump se transforme de fait en Joker. S'il se teignait les cheveux en vert, ça ne me surprendrait pas".

"Il ne s'agit pas seulement de Trump mais de toute cette décennie où nous sommes passés de l'optimisme à la folie et au désespoir. La société (américaine) est en miettes et les gens ne se comprennent ou ne se croient plus les uns les autres", déplore le romancier.

- Mafia et jihadistes -

Treizième roman de l'écrivain traduit en français, "La Maison Golden" reprend, avec érudition, humour et ironie, des thèmes chers à Salman Rushdie comme l'identité.

Le narrateur est un jeune et ambitieux cinéaste américain prénommé René. Le jeune homme est fasciné par ses nouveaux voisins : un mystérieux millionnaire qui se fait appeler Néron Golden et ses trois fils, Petya, autiste et génie de l'informatique, Apu, artiste plasticien et Dionysos, qui s'interroge sur son orientation sexuelle. Tous sont installés dans le très huppé quartier de Greenwich Village.

Petit à petit, le passé des uns et des autres va resurgir. Il sera question notamment des attentats de Bombay en novembre 2008, de la collusion entre la mafia et les islamistes...

"Les attaques de Bombay, ma ville natale, étaient le point de départ du livre pour moi", souligne l'écrivain. "Des amis sur place m'ont dit qu'il était évident que la mafia criminelle locale collaborait avec les jihadistes. Le parrain du crime organisé indien, Dawood Ibrahim, qui dirigeait la "D-Company" (qu'on retrouve sous le nom de Z-Company dans le roman) "est devenu un islamiste de plus en plus radical", raconte l'écrivain, qui évoque "un triangle très étrange entre l'industrie du cinéma et la haute société de Bombay, la pègre et les jihadistes".

Pourquoi le père et ses trois fils cachent-ils leurs origines, pourquoi ont-ils changé de nom?

"Dans la vraie vie, les gens le font tout le temps. Dans les rues de New York, vous rencontrez des gens du monde entier qui ont changé et simplifié leur nom", affirme l'écrivain. "Le magnat du film, Samuel Goldwyn, s’appelait Samuel Goldfish, et il l’a heureusement changé à son arrivée en Amérique, sinon nous aurions eu Metro Goldfish Mayer", s'amuse-t-il.

Même s'il n'en parle pas, chacun sait que Salman Rushdie a lui-même dû vivre sous un nom d'emprunt après la fatwa lancée contre lui en 1989.

"Pendant un petit moment, j'ai eu un pseudonyme, mais je ne l'ai jamais utilisé dans ma propre vie ou pour mon propre travail. C'était une chose qui me permettait de faire des chèques, de louer des appartements. J'ai détesté cela", rappelle l'écrivain, qui rechigne à évoquer cette période de sa vie, alors qu'on remarque chez son éditeur quelques discrets policiers en civil chargés de le protéger.

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