Soudan: un médecin et un enfant tués lors de manifestations contre le pouvoir

Deux personnes, un médecin et un enfant, ont été tuées jeudi au Soudan lors de manifestations contre le régime du président Omar el-Béchir, de nouveau appelé au départ lors d'une marche vers la présidence dispersée par la police.

"Un médecin et un enfant ont été tués dans les manifestations", a indiqué une organisation de médecins impliquée dans le mouvement de contestation populaire. Les proches des victimes ont confirmé les décès auprès de l'AFP.

Une manifestation a eu lieu à l'extérieur de l'hôpital où les corps des deux victimes ont été transférés, selon des témoins.

Quatre semaines après le début de la contestation déclenchée par une hausse des prix du pain et des médicaments, la police a dispersé avec des gaz lacrymogènes des centaines de manifestants qui marchaient vers la présidence à Khartoum pour demander le départ d'Omar el-Béchir, selon des témoins.

Les protestataires chantaient "Liberté, paix, justice".

Dans un pays en plein marasme économique, les rassemblements quasi quotidiens appellent au départ de M. Béchir, au pouvoir depuis 1989.

Jeudi, après la dispersion des manifestants marchant vers la présidence, des groupes se sont reformés dans le quartier de Buri, où manifestants et policiers ont échangé jets de pierre contre tirs de gaz lacrymogènes, d'après d'autres témoins.

- Décès "inacceptables" -

Des images ont montré des protestataires blessés pris en charge par d'autres, sans qu'il soit possible de déterminer la nature précise de ces blessures.

Un autre rassemblement s'est déroulé à Bahari, dans le nord de Khartoum, où des pneus ont été brûlés et des routes bloquées à l'aide de monticules de déchets, selon des témoins.

Dès le matin, un important dispositif sécuritaire avait été mis en place le long de la route menant au palais présidentiel, d'après un correspondant de l'AFP. Des véhicules militaires montés de mitrailleuses étaient stationnés à l'extérieur.

D'après des témoins, des manifestations ont aussi eu lieu à Port-Soudan, Gadaref (est), Atbara (250 km au nord-est de Khartoum), où les premiers rassemblements avaient eu lieu le mois dernier avant de se propager jusqu'à la capitale et au Darfour (ouest). Trois manifestations ont également eu lieu à Omdourman, ville jumelle de Khartoum.

A New York, plusieurs membres du Conseil de sécurité de l'ONU, Etats-Unis, France et Royaume-Uni notamment, ont profité d'une réunion sur le Soudan pour lancer des appels aux autorités à faire respecter le droit de manifester. Les décès de protestataires succombant à la violence sont "inacceptables", ont-ild souligné.

Depuis le début de la contestation le 19 décembre, 24 personnes sont mortes, selon un bilan officiel. Les ONG Human Rights Watch et Amnesty International parlent d'au moins 40 morts, dont des enfants et du personnel médical.

Environ 1.000 personnes, dont des militants, des opposants et des journalistes, ont été arrêtées, selon des groupes de défense des droits humains.

L'Association des professionnels, qui regroupe notamment médecins, professeurs et ingénieurs, est le fer de lance des manifestations.

"Nous appelons la communauté internationale à protéger les manifestants pacifiques alors que nous craignons une violence accrue des autorités", a déclaré jeudi son porte-parole, Mohamed al-Asbat, contacté par téléphone depuis Paris.

- "Comploteurs" -

Pour les analystes, ce mouvement représente le plus sérieux défi pour M. Béchir depuis son arrivée au pouvoir.

Au-delà de la baisse des subventions pour le pain, le Soudan fait face à un grave déficit en devises étrangères. Les habitants sont confrontés à des pénuries régulières d'aliments et de carburants, tandis que les prix de certaines denrées subissent une forte hausse.

Pour Khartoum, les Etats-Unis sont à l'origine des difficultés avec leur sévère embargo imposé pendant 20 ans au Soudan (1997-2017) qui interdisait au pays de mener des activités commerciales et des transactions financières à l'international.

Cette protestation "ne conduira pas à un changement de pouvoir", a-t-il martelé lundi. "Il y a une seule voie vers le pouvoir, et c'est celle des urnes. Le peuple décidera en 2020", a dit M. Béchir, 75 ans, dont une troisième candidature à la présidentielle est pressentie.

Pour ses détracteurs, le chef de l'Etat est coupable d'une mauvaise gestion économique et de dépenser sans compter pour financer le combat contre plusieurs groupes rebelles du pays.

La sécession du Sud en 2011 a aussi privé le Soudan des trois quarts de ses réserves de pétrole et de l'essentiel des revenus de l'or noir.

En 1964 et 1985, des soulèvements populaires avaient mené en quelques jours à la chute du régime en place. Mais, cette fois, les militants ont encore du chemin à parcourir, estiment les analystes.

"Pour l'instant, (Omar el) Béchir semble avoir la majorité des forces de sécurité de son côté", explique Willow Berridge, spécialiste du Soudan.

Son pouvoir pourrait survivre aux manifestations, juge aussi le centre de réflexion International Crisis Group (ICG). Mais "ce sera au prix de la poursuite du déclin économique, d'une plus grande colère populaire, de davantage de manifestations et d'une répression plus dure".

Vos commentaires