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Syrie: pour les déplacés d'Afrine, le nouvel an kurde s'annonce lugubre

Syrie

Rachida Ali venait d'emménager il y a quelques mois dans une nouvelle maison à Afrine. Après avoir fui l'offensive turque contre l'enclave kurde syrienne, elle célèbre mercredi un bien triste Norouz, le nouvel an kurde, loin de son "palais".

"Cela aurait été plus facile de mourir que d'abandonner notre maison", lâche, d'une voix nouée par l'émotion, cette quadragénaire qui a trouvé refuge dans des territoires voisins dont les Kurdes et le régime syrien se partagent le contrôle.

Elle fait partie des dizaines de milliers de civils qui ont fui Afrine, ville du nord-ouest syrien conquise dimanche par l'armée turque et des supplétifs syriens après deux mois de bombardements meurtriers sur l'enclave kurde.

Chaque 21 mars, la famille célébrait Norouz à Afrine où tous les habitants allumaient des feux de bois et revêtaient des habits fleuris traditionnels colorés. Mais ce mercredi, les circonstances ne s'y prêtent pas.

"C'est une tragédie, un peuple exilé et perdu, qui ne sait pas ce qui l'attend", déplore Rachida, un voile lilas fleuri posé sur ses cheveux, installée à même le sol et entourée par des petits au visage joufflu.

En l'écoutant parler, deux vieilles dames assises à ses côtés, devant un thé chaud, ne peuvent retenir leurs larmes, s'essuyant les yeux avec le foulard qui couvre leurs cheveux.

Ils sont une cinquantaine à vivre dans cette maison de la localité d'Al-Ziyarah, à quelques dizaines de kilomètres d'Afrine. Des sacs en plastique et en jute bourrés d'affaires sont posés le long des murs. Des sachets de pain et des casseroles s'entassent près de matelas en mousse.

-'Paradis' perdu-

"Norouz n'a plus aucun sens, quand on est loin d'Afrine", lâche Rouhane, 38 ans.

"Afrine, c'était notre paradis. Je n'oublie pas ce moment où, en la quittant, je me suis retourné et j'ai jeté un dernier regard vers la ville. Je me sentais impuissant, j'avais mauvaise conscience", confie la jaune femme.

Pour la communauté kurde syrienne, Afrine est particulièrement symbolique.

Elle a été un laboratoire d'émancipation pour la minorité, opprimée des décennies sous le clan Assad. C'est ici qu'est née en 2012 leur administration semi-autonome, qui a permis l'introduction dans les écoles de la langue kurde, longtemps bannie, et la création de forces de sécurité kurdes.

Randa Omar appréhende elle aussi l'avenir.

"On aurait jamais cru qu'on allait être confronté au spectre de l'exil", lâche la quadragénaire. "Ils nous ont obligé à quitter notre paradis pour vivre l'enfer de l'inconnu".

-'Sauver les enfants'-

Mohamed Zaki et sa famille ont vécu un double exil. Après avoir abandonné leur village dans l'enclave d'Afrine et avoir trouvé refuge dans son chef-lieu du même nom, ils ont été jetés une nouvelle fois sur les routes.

"On a fui à pied, avec les vêtements qu'on a sur le dos. Si nous ne nous étions pas abrités dans les sous-sols, nous serions morts", lâche-t-il.

L'agriculteur aux cheveux blancs et au teint hâlé, qui possédait des terres à Afrine, dort à même le sol avec ses enfants, emmitouflés sous des couvertures autour de lui.

"Nous sommes des paysans. Depuis des milliers d'années, on hérite de ces terres de père en fils", s'emporte-t-il, accompagnant ses paroles d'amples mouvements de la main.

"On n'a même pas d'argent pour manger. On a tout abandonné derrière nous. On est arrivé ici sans un sou", poursuit-il.

"Comment peut-on penser à célébrer Norouz? On ne rêve pas de festivités. On veut juste sauver les enfants de cette tragédie", ajoute-t-il.

Il aura suffi de quelques jours seulement pour qu'Afrine se vide de la quasi totalité de ses habitants.

Fuyant les violences, les civils n'ont eu d'autres choix que d'emprunter un corridor au sud de la ville, s'échappant parfois à pied au milieu d'une cohorte de camionnettes et de voitures transportant de maigres possessions chargées à la hâte.

Un calvaire qu'a vécu Khalil Tamr, 82 ans. Quatre jours durant, il a marché.

"Je suis arrivé seul ici. Aucune voiture ne m'a pris", lâche M. Tamr, qui a trouvé refuge au rez-de chaussé d'un immeuble abandonné à Al-Ziyarah.

A moitié allongé sur une couverture étendue à même le sol, le vieil homme à la barbe blanche rugueuse, en veste de costume, aspire de temps en temps une bouffée de son fume-cigarette, l'air grave.

Ses chaussures, une bouteille d'eau et un sac contenant du pain sont alignés près du mur en béton nu. Sur la route, il a été séparé de ses deux filles et de son fils: "Même les enfants, je les ai perdus".

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