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Thaïlande: la soeur du roi candidate au poste de Premier ministre, un séisme désapprouvé par le palais

La princesse Ubolratana, soeur aînée du roi de Thaïlande, a provoqué un séisme politique en annonçant vendredi sa candidature au poste de Premier ministre à l'issue des élections de mars, une initiative inattendue désapprouvée par le palais.

Coup de théâtre dans la soirée: le palais a condamné son entrée en politique. Un communiqué de la Gazette royale diffusé dans la soirée à la télévision rappelle que "la reine, l'héritier et les membres de la famille royale sont censés être au-dessus de la politique et ne peuvent pas occuper de fonction politique car ce serait en contradiction avec la Constitution".

"J'ai abandonné mon titre de noblesse et je vis comme une roturière (...) comme une citoyenne ordinaire au sens de la Constitution", avait écrit un peu plus tôt sur Instagram la princesse Ubolratana.

J'agis avec "sincérité et suis déterminée à me sacrifier" afin de "conduire la Thaïlande sur le chemin de la prospérité", ajoutait-elle.

La candidature surprise vendredi de la princesse, qui est désormais en concurrence frontale avec le chef de la junte au pouvoir, le général Prayut Chan-O-Cha, a été vue comme une redistribution des cartes d'une scène politique verrouillée par les militaires depuis leur coup d'Etat de 2014.

Mais alors que le fait que sa candidature avait été au préalable approuvée par le roi apparaissait comme un fait acquis, le communiqué de la Gazette royale vendredi soir laisse penser le contraire.

Ubolratana, 67 ans, va cependant a priori concourir sous l'étiquette d'un parti dirigé par le clan de Thaksin Shinawatra, milliardaire et ancien Premier ministre en exil.

Ce dernier a toujours été vu par la vieille garde du palais et les militaires comme une menace pour la royauté. D'où les coups d'Etat de 2006 et 2014 contre son gouvernement et celui de sa soeur, Yingluck.

Mais depuis la prise de pouvoir par les généraux, le roi Bhumibol Adulyadej est mort et son fils Maha Vajiralongkorn lui a succédé.

La candidature de la sœur du roi, supposée dans un premier temps ne pas avoir pu être décidée sans l'aval du souverain, a été perçue comme un signe de rupture sans précédent de l'époque Bhumibol.

- "Choix le plus approprié" -

Le signal a été donné par Preechapol Pongpanich, dirigeant du parti Thai Raksa Chart (très proche du clan Shinawatra) au nom duquel la princesse concourt, la jugeant dans la matinée "le choix le plus approprié".

Aucun membre de la famille royale n'avait jamais brigué le poste de chef du gouvernement depuis l'établissement de la monarchie constitutionnelle en 1932.

"Cette princesse, qui n'a jamais fait de politique, a-t-elle la capacité de diriger le pays?", s'interroge Sophie Boisseau du Rocher de l'Institut français des relations internationales (IFRI). "Tout serait alors verrouillé par la monarchie. Les Thaïlandais sont-ils prêts à l'accepter?", ajoute-t-elle.

Dans la foulée de l'annonce d'Ubolratana, le général Prayut Chan-o-Cha a indiqué "accepter l'invitation" du parti Phalang Pracharat (pro-militaire) de devenir Premier ministre en cas de victoire aux législatives.

Ces élections, les premières depuis 2011, s’annoncent donc soudain mouvementées.

Jusqu'à présent, le dirigeant de la junte était pressenti pour rester chef du gouvernement. L'armée, arrivée au pouvoir par un coup d'Etat en mai 2014, a en effet pris le temps de baliser le terrain en faisant notamment adopter en 2016 une Constitution controversée, avec un Sénat entièrement nommé par les militaires.

- "Premier ministre royal" -

C'était sans compter sur la surprise créée par la princesse Ubolratana, alors que jusqu'ici le palais, qui règne mais ne gouverne pas, arbitrait les conflits et agissait en coulisses.

"Les gens peuvent-ils la traiter comme une roturière? Nous connaissons la réponse. Qui oserait critiquer un Premier ministre royal ?", s'inquiète Puangthong Pawakapan, professeure en sciences politiques à l'université Chulalongkorn de Bangkok.

La famille royale de Thaïlande est en effet protégée par une loi de lèse-majesté draconienne. Légalement, les sœurs du roi ne sont pas couvertes par cette loi, mais dans les faits, personne n'ose les critiquer de peur de se retrouver en prison.

"Elle va devoir accepter les critiques car notre Constitution contient des clauses sur la liberté de critiquer", estime Seranee Phongphan, un étudiant de 22 ans interrogé par l'AFP.

Née en Suisse, Ubolratana a renoncé au début des années 1970 à son titre royal pour épouser un Américain, dont elle a divorcé en 1998. Trois ans plus tard, elle était de retour en Thaïlande.

Actrice et chanteuse à ses heures, elle avait jusqu'ici montré peu de goût pour la politique, préférant défendre le cinéma thaïlandais dans les festivals du monde entier.

Le roi Maha Vajiralongkorn, qui doit être couronné début mai, a remodelé -- depuis le décès de son père en 2016 -- les institutions monarchiques, prenant de court les observateurs qui le percevaient comme un monarque peu investi. Il s'est notamment attribué la nomination de l'ensemble des membres du comité supervisant le Crown Property Bureau (CPB), bras financier de cette monarchie richissime.

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