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UE: l'accord sur les migrations, percée majeure ou simple sparadrap ?

UE: l'accord sur les migrations, percée majeure ou simple sparadrap ?
Le Premier ministre italien Giuseppe Conte parle à la presse après l'accord trouvé sur les migrations à Bruxelles, le 29 juin 2018Ludovic MARIN

Après des semaines de tension maximale, les dirigeants de l'UE se sont félicités vendredi de l'accord trouvé sur les migrations. Mais constitue-t-il une vraie percée ou seulement un sparadrap politique pour apaiser provisoirement les esprits ?

Les analystes interrogés par l'AFP estiment que cet accord arraché au forceps permet de sauver la face à plusieurs leaders en première ligne face à l'afflux de migrants depuis la Méditerranée.

Mais ils constatent aussi que le texte reste flou et ne comporte pas suffisamment d'engagements concrets pour régler une question qui restera au centre des débats pendant des années.

Quelle importance a cet accord ?

"Plateformes de débarquement" de migrants en dehors des frontières de l'UE, "centres contrôlés" sur le sol européen et renforcement des frontières extérieures figurent parmi les principaux points du texte. "On acte politiquement ces propositions au plus haut niveau européen, ce n'est pas rien", insiste Anne Macey, déléguée générale du cercle de réflexions Confrontations Europe. "Déjà, il y a eu un accord ce qui n'était pas gagné", abonde Pascale Joannin, directrice générale de la Fondation Robert Schuman. "Que nous aurait-on dit s'il n'y avait pas d'accord ? C'est la fin de l'Europe. Là tout le monde a signé, y compris les plus récalcitrants, les Italiens ou les pays de Visegrad" (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), remarque-t-elle. Après des semaines de passe d'armes entre officiels européens, "une division qui aurait été fatale à plusieurs protagonistes", ajoute Sébastien Maillard, directeur de l'Institut Jacques Delors.

Qui sont les vainqueurs ?

Les experts estiment que l'accord sert d'abord à offrir un répit à plusieurs dirigeants, en premier lieu à la chancelière allemande Angela Merkel, dont l'autorité est défiée par ses alliés de la CSU, l'aile droite de sa coalition, et au chef du gouvernement populiste italien Giuseppe Conte. Selon Luigi Scazzieri, chercheur au Centre for European Reform à Londres, "la pièce de théâtre politique à laquelle on vient d'assister permet à Merkel et à Conte de rentrer à Berlin et Rome avec le capital politique d'avoir arraché des concessions". "C'est avant tout un accord politique qui permet de gagner du temps et de sauver la face pour tout le monde", ajoute Sébastien Maillard. Selon cet expert, un échec du sommet aurait été célébré comme un succès par les gouvernements eurosceptiques, en particulier la Hongrie de Viktor d'Orban. "Mais ce n'est pas pour autant un échec pour Orban, bien au contraire", dit-il.

Le triomphe de la ligne dure ?

En insistant sur les centres fermés et le renforcement des contrôles aux frontières, le texte marque, selon Luigi Scazzieri, "un rapprochement avec la ligne plus dure de l'Italie ou de l'Autriche", deux pays où l'extrême droite participe au pouvoir. Ce glissement progressif est à l'oeuvre depuis des années, selon le chercheur, "mais aujourd'hui tout le monde l'accepte". Dès lors, les pays du groupe de Visegrad sont "plutôt satisfaits" des conclusions du sommet puisque leur "ligne dure est désormais celle de l'UE", ajoute-t-il. "Tout le monde est sur une ligne sécuritaire aujourd'hui", acquiesce Anne Macey. Selon Sébastien Maillard, les pays européens les plus anti-migrants sont d'autant plus satisfaits de l'accord qu'il repose beaucoup sur la base du volontariat, notamment en ce qui concerne la localisation des centres fermés dans l'UE. Quelques heures après le sommet, les dirigeants du groupe de Visegrad se montraient peu enclins à faire preuve de solidarité quant à la prise en charge de migrants.

Quelles applications concrètes ?

"C'est un accord très flou sans chiffrage et qui n'engage à rien", estime Sébastien Maillard. Pour preuve, les pays ne se bousculaient pas au portillon vendredi pour être candidat à l'accueil d'un centre fermé en Europe. "La France n'est pas un pays de première arrivée", a insisté le président Emmanuel Macron. Le Premier ministre belge Charles Michel a été tout aussi catégorique. "Tant que ces nouveaux centres n'auront pas vu le jour, on risque de voir des bateaux continuer à errer dans la Méditerranée", en conclut Sébastien Maillard. Le même flou entoure l'appel aux Etats membres à éviter les déplacements de migrants entre pays de l'UE, ces "mouvements secondaires" convergeant souvent vers l'Allemagne. "Je doute que l'Italie prenne tout à coup en charge les migrants que l'Allemagne pourrait lui envoyer", note Luigi Scazzieri.

L'accord va-t-il tarir les arrivées ?

Le nombre de migrants traversant la Méditerranée s'est fortement réduit par rapport au pic de 2015. Mais les analystes préviennent que la question continuera d'occuper le devant de la scène étant donné le différentiel structurel et démographique entre l'Europe et l'Afrique. Débarquer les migrants hors de l'UE épargnerait aux Européens de se quereller pour la prise en charge de navires. Mais le projet suscite de nombreuses questions sur sa compatibilité avec le droit international et manque là aussi de pays candidats à l'accueil. Philippe Dam, de Human Rights Watch, pointe également le risque d'un "mécanisme s'approchant beaucoup trop de ce qu'on a vu en Australie où ce genre de centres sont devenus synonymes d'abus".

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