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Vendre de la BD au pays du manga: toute une aventure !

Vendre de la BD au pays du manga: toute une aventure !
La bande-dessinée "L'Arabe du futur", de Riad Sattouf, en vente dans une librairie à Tokyo, le 3 septembre 2019Karyn NISHIMURA

Vendre la bande dessinée étrangère au Japon, pays du manga, c'est presque faire acheter de la glace à des Esquimaux, mais ça marche, avec des romans graphiques sociétaux ou des séries qui embrassent tous les codes du manga.

"A priori, pour le lectorat japonais, la BD étrangère n'est pas intéressante", lance d'entrée de jeu Takanori Uno, spécialiste japonais de la bande dessinée franco-belge.

Mais dire cela, c'est juste montrer la hauteur du défi à relever, pas s'avouer vaincu.

"Cela fait maintenant plus de 10 ans que plusieurs titres de BD étrangères sortent chaque mois au Japon, preuve de l'existence d'un lectorat japonais", explique Frédéric Toutlemonde, fondateur et dirigeant des éditions Euromanga, qui promeuvent les BD étrangères au Japon.

Las, déplore-t-il, "cette présence reste malheureusement à minima, à l'état de niche", alors que la France est le deuxième marché du manga après le Japon.

Selon lui, environ 10% des librairies nippones proposent de la bande dessinée étrangère.

Cela peut sembler trivial mais la taille des albums de BD reste un obstacle majeur: "Ils sont trop grands pour les étagères formatées à la dimension des mangas dans les librairies. Et le prix d'une BD est plus élevé que celui d'un manga", explique M. Toutlemonde.

Les oeuvres qui parviennent à entrer dans les rayons ont ensuite du mal à y rester si elles ne trouvent pas rapidement leur public: "La compétition est féroce", relève celui qui a aussi organisé à Tokyo des salons de BD de diverses origines.

- Rayon "société" -

"Les oeuvres des dessinateurs majeurs comme Moebius, Enki Bilal ou Nicolas de Crecy ont déjà été publiées au Japon. Il faut désormais trouver autre chose que des grands noms, il faut peut-être davantage axer l'offre sur les thèmes des BD", estime de son côté M. Uno, traducteur de "L'Arabe du Futur" de Riad Sattouf, dont le premier tome est sorti en juillet dans l'archipel.

L'éditrice japonaise Yuki Yamaguchi, dont la maison d'édition Kadensha publie depuis 2017 des romans graphiques européens, partage cet avis et sélectionne ses bandes dessinées en fonction de leur sujet.

Dans son catalogue, on trouve, en versions japonaises, "La différence invisible", de Julie Dachez (à propos du syndrome d'Asperger), "La légèreté", de Catherine Meurisse (qui a échappé de justesse à l'attentat de Charlie Hebdo où elle travaillait), "Appelez-moi Nathan", de Quentin Zuttion & Catherine Castro (sur la transidentité) ou "L'Arabe du futur" (sur les questions de nationalités et l'immigration).

Ces titres, inutile de les chercher parmi les mangas.

"Nous avons demandé aux libraires de les placer avec les essais abordant les problèmes de société", dit-elle lors d'un entretien avec l'AFP dans son bureau à Tokyo.

"La venue de l'auteur au Japon pour des rencontres avec les lecteurs et des débats est aussi importante pour attirer le lectorat", souligne Mme Yamaguchi.

- L'ovni "Radiant" -

Dans ce paysage très particulier, il y a cependant parfois des succès qui donnent espoir: c'est le cas de "Radiant", de Tony Valente, un manga créé par un étranger et reconnu au Japon comme une oeuvre de qualité, au point qu'il est adapté en série d'animation par la chaîne publique japonaise NHK.

"C'est pour l'instant un ovni en matière de réussite. Une adaptation en +animé+ est une très bonne nouvelle, c'est sûr, mais ce n'est pas l'alpha et l'oméga de la réussite", précise M. Toutlemonde.

Pour lui, c'est par la très grande maîtrise des codes du manga japonais que l'auteur français Tony Valente est arrivé avec "Radiant" à séduire le lectorat japonais malgré des thématiques difficiles comme le racisme, l'immigration et l'exclusion.

M. Toutlemonde rêve que ce premier succès ne soit pas une exception, et il n'est pas le seul.

L'Institut français du Japon tente aussi de faire connaître la BD française dans l'archipel, à travers un festival littéraire annuel auquel participent des dessinateurs (cette année Riad Sattouf). La villa Kujoyama à Kyoto (sorte d'équivalent de la Villa Medicis à Rome) accueille elle aussi en résidence des dessinateurs. Catherine Meurisse y était l'an passé.

Enfin, après 2020 consacrée "Année de la bande dessinée" en France, la Saison de la France au Japon (d'avril à octobre 2021) devrait mettre un accent particulier sur la BD.

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