Viol collectif au Maroc: le village de Khadija entre compassion et doutes

Viol collectif au Maroc: le village de Khadija entre compassion et doutes
L'adolescente Khadija Okkarou, 17 ans, dans son village de Oulad Ayyad, dans la région de Beni Mellal au Maroc le 21 août 2018STRINGER

Entre compassion et doutes, l'histoire de Khadija, 17 ans, qui dit avoir été séquestrée, martyrisée et violée par un groupe d'hommes, nourrit les conversations dans son village, Oulad Ayyad, au centre du Maroc.

Selon un de ses voisins, la jeune fille a préféré "fuir les regards" ces derniers jours, loin de la petite maison où vit sa famille, au coeur de cette bourgade rurale traversée par une unique route goudronnée.

"Son témoignage a suscité beaucoup de compassion ici, mais certains remettent en question sa version des faits", explique à voix basse ce quinquagénaire, sans vouloir donner son nom.

Une manifestation de soutien a été organisée samedi dans le village. Mais ceux qui l'entourent ont préféré "la protéger" après les remous provoqués par son témoignage, selon un proche de la famille joint par téléphone par l'AFP.

C'est dans une vidéo, depuis diffusée de façon virale sur Internet, qu'elle a raconté avoir été kidnappée, séquestrée, violée et martyrisée pendant deux mois par des jeunes du village.

Ce témoignage filmé où elle montre des tatouages obscènes et des traces de brûlures de cigarettes sur son corps a suscité une vague de solidarité sur les réseaux sociaux et une pétition demandant "justice pour elle" a recueilli plus 70.000 signatures.

- "Arrangement" -

"Cette fille avait de mauvaises fréquentations (...), on la voyait sortir avec des garçons", conteste Ahmed, qui tient une épicerie proche de la maison de Khadija et refuse aussi de donner son nom de famille.

Selon lui, les parents de certains de ceux qu'elle a accusés "avaient proposé un arrangement et son père était prêt à accepter jusqu'à que des associations (d'aide aux femmes victimes de violences) interviennent".

En ce jour animé de marché hebdomadaire, les rares femmes que l'on croise dans les rues portent foulard et djellaba traditionnelle.

"C'est une région conservatrice", assure Mustapha, un chauffeur de camion qui sirote un thé dans un des cafés fréquentés par les hommes du village. Ici, comme dans de nombreuses régions rurales du Maroc, les filles restent à la maison, se marient très jeunes et ne fréquentent pas les garçons.

Le village d'Oulad Ayyad qui tire l'essentiel de ses revenus de la culture de la betterave et de son usine de sucre fait partie de la région la plus pauvre du pays, avec un faible accès à l'éducation et aux services, selon une étude récente publiée par le Haut Commissariat au Plan (HCP), l'institut marocain des statistiques.

Comme beaucoup, Khadija avait arrêté ses études à 12 ans car sa famille était trop pauvre pour lui permettre de continuer à l'école, selon les témoignages recueillis par l'AFP.

Elle "était un peu libre, son père lui permettait de sortir de chez elle et de mener sa vie comme elle voulait, ce n'est pas le cas des filles ici", explique Mustapha qui "connaît bien la famille".

"Ce qui lui est arrivé nous attriste, la plupart des gens ont de la compassion pour elle car cela peut arriver à n'importe qui", renchérit Hassan, un autre client du café.

- "Culture machiste" -

Douze des ses agresseurs présumés, âgés de 18 à 28 ans, ont été placés en détention préventive avec différents chefs de poursuite, allant de "traite d'être humain sur mineure", "viol", "torture et usage d'arme causant des blessures et séquelles psychiques", "constitution d'une bande organisée, enlèvement et séquestration" et "non-assistance à personne en danger", selon les informations obtenues par l'AFP auprès d'une source judiciaire.

Certains ont reconnu les faits, selon Me Ibrahim Hachane, l'avocat de Khadija, mais cela n'a pas suffi à calmer les détracteurs de l'adolescente.

"Malheureusement, la culture machiste fait que certains lui imputent la responsabilité de ce qui lui est arrivé", regrette cet avocat qui fait partie de l'Association de Défense des droits de l'Homme (AMDH).

D'autant que les parents des suspects ont multiplié les déclarations à la presse marocaine en l'accusant de "mensonge" et en dénonçant son mode de vie.

La jeune fille vit "mal" les remises en question de son témoignage, selon ses proches. Le Dr Abdenbi Halmaoui, un pharmacien qui l'a accompagnée dans ses différents examens médicaux avec une gynécologue, un dermatologue et un médecin biologiste dit avoir conseillé à sa famille de lui retirer son portable "pour qu'elle n'ait plus accès à Internet".

"Elle doit bénéficier d'un accompagnement psychiatrique car elle est solide mais perturbée", a dit à l'AFP ce professionnel qui fait partie de son comité de soutien.

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