Votes à vendre en Indonésie : une tradition difficile à éradiquer

Votes à vendre en Indonésie : une tradition difficile à éradiquer
Des Indonésiens lors d'un meeting de campagne en soutien à deux candidats à l'élection présidentielle à Bogor en Indonésie le 29 mars 2019BAY ISMOYO

Les autorités indonésiennes ont arrêté en mars un homme politique et trouvé dans son bureau quelque 400.000 enveloppes remplies de billets, un épisode qui confirme que l'achat de vote reste une pratique bien ancrée en Indonésie.

Bowo Sidik Pangarso a été condamné à une peine de prison pour détournement de fonds d'une société d'engrais, mais ce sont les 44 boîtes remplies d'enveloppes contenant au total 8 milliards de roupies (565.000 dollars) qui ont fait les gros titres dans le pays.

Les enquêteurs pensent que les enveloppes, contenant chacune l'équivalent de un à trois euros, devaient être distribuées lors d'"attaques à l'aube", des distributions d'argent effectuées tôt le matin avant que les électeurs n'aillent voter.

Quelque 192 millions d'Indonésiens sont appelés aux urnes mercredi 17 avril dans la troisième plus grande démocratie au monde, pour choisir leur président mais aussi renouveler les parlements national et locaux.

Si la perception de la corruption a légèrement baissé dans le pays depuis l'époque du dictateur Suharto, elle est toujours présente à tous les niveaux de la société, et le Parlement est considéré comme l'une des institutions où elle est le plus endémique.

Avec un nombre record de 245.000 candidats en lice, ces élections représentent un défi important pour la Commission d'éradication de la corruption (KPK), qui enquête déjà sur des douzaines d'affaires.

"L'affaire (Pangarso) démontre que la politique et la corruption sont toujours très liées", souligne Almas Syafrina, de l'ONG Indonesia Corruption Watch. "Donner de l'argent à une centaine de personne ne suffit pas", les candidats corrompus "doivent distribuer de l'argent à autant d'électeurs qu'ils peuvent dans l'espoir qu'ils votent pour eux", dit-elle.

Sapta Firdaus, une députée de 37 ans de la province de Bengkulu sur l'île de Sumatra, s'est rendue compte de l'ampleur du phénomène quand elle s'est présentée pour la première fois en 2014. "Il y avait tellement de gens qui me réclamaient de l'argent!", explique-t-elle à l'AFP. Et "ils me demandaient : combien veux-tu payer pour notre soutien ?".

Une question posée par les électeurs rencontrés en faisant du porte-à-porte mais aussi jusqu'aux membres de sa propre famille.

- Un Indonésien sur trois sollicité -

Un Indonésien sur trois a été sollicité pour l'achat de son vote, selon Burhanuddin Muhtadi, chercheur à l'Université nationale d'Australie. Mais un peu plus de 10% de l'électorat vote effectivement en fonction des "cadeaux" offerts, selon sa thèse.

Pour beaucoup de candidats, les sommes distribuées servent uniquement à s'assurer que les partisans d'un parti aillent effectivement voter, selon une étude publiée par le Journal of East Asian sudies.

Mais certains ont admis employer des spécialistes chargés de trouver des électeurs susceptibles de changer de camp à condition d'être rémunéré.

Et même si le phénomène est davantage réprimé, pour de nombreux Indonésiens les "cadeaux" électoraux, qui peuvent aussi être du riz, de l'huile de friture ou du sucre, vont de soi.

"Les gens savent qu'une fois élus, les candidats ne vont plus venir les voir alors ils profitent de cette opportunité pour en tirer quelques profits", note Almas Syafrina.

- "Dans tous les quartiers" -

Combattre la corruption dans le pays est un défi immense. Plusieurs dizaines de personnes condamnées pour ce motif sont malgré tout candidates à cette élection.

Le fils du dictateur Suharto, Tommy, se présente aux législatives après une condamnation en 2002 pour avoir commandité l'assassinat du juge de la Cour suprême qui l'avait épinglé pour corruption.

La Commission d'éradication de la corruption compte tout de même quelques victoires récentes à son actif, comme un ancien président du Parlement, Setya Novanto, condamné à 15 ans de prison pour avoir reçu des pots-de-vin se chiffrant en millions de dollars.

Mais à un meeting électoral à Bogor, au sud de Jakarta, l'achat de vote est vu comme encore très courant. "ça se passe dans tous les quartiers", assure Gustia Ningsih, 33 ans. "Certains vont voter en fonction de ceux qui leur donnent du cash, mais d'autres ne changeront pas leur vote même s'ils acceptent un paiement", explique-t-il.

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