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"1.800 euros net pour débuter, c'est dérisoire", estime Meryl: les infirmiers belges sont-ils sous-payés?

 
 

Meryl sera diplômée en tant qu'infirmière à la mi-janvier et elle s'est déjà portée candidate auprès d'hôpitaux et de maisons de repos pour décrocher un emploi. Le salaire généralement proposé par les ressources humaines s'élève à 1800€ net par mois. "Un salaire dérisoire pour les risques, le stress et les responsabilités."

L'étudiante de 28 ans a déjà passé plusieurs entretiens et à chaque fois, la Liégeoise a été déçue par les salaires proposés. 

"Les entretiens se sont très bien passés, mais ce qui me retient, c'est le barème. Je ne trouve pas ça très valorisant pour une jeune infirmière qui sort de l’école, surtout quand on sait ce qu’il se passe sur le terrain", confie-t-elle. "La rémunération est un peu basse pour notre responsabilité, la charge de travail, les années d’étude prolongées... On nous parle des primes de pause pouvait gonfler le salaire, mais ça a toujours fait partie du travail. Elles me sont dues. J’ai juste un problème avec le barème de base."

Ce métier pour elle est une vocation. Elle a toujours voulu l'exercer même si les conditions de travail ne sont pas "évidentes". "J’ai toujours voulu aider les autres et les soigner. C’est vraiment un très beau métier. J’adore ce que je fais et quand on aime on ne compte pas. On sait que quand on va sortir, on va être sur le front et se battre. On sait que ça va être compliqué. Je ne sais pas dans quoi je vais embarquer."

En tant que stagiaire, on est des petites souris

Malgré la passion, Meryl regrette d'assister actuellement, en tant que stagiaire, à une "dégradation" de la qualité des soins prodigués dans les hôpitaux.

"En tant que stagiaire, on est des petites souris. On entend et on voit ce qu’il se passe sur le terrain. Je suis passionnée, mais j’ai constaté lors des dernières années prestées, une dégradation dans la qualité de soins. On constate une diminution du membre du personnel par rapport à la fatigue et à la reconnaissance du métier. On est accablés et tristes par rapport à tout ce qu’il se passe", ajoute-t-elle. "Nous, on est là pour soigner et on ne nous donne pas les moyens. Notre travail n’est pas forcément fait comme on l’aurait voulu. Nos patients en pâtissent mais nous aussi car on a étudié pour pouvoir faire ça convenablement. C’est difficile de travailler en se disant qu’on ne peut pas être à fond."

Comme elle ne peut pas travailler comme elle l'espérerait, Meryl dit vouloir travailler plutôt dans une maison de repos pour commencer sa carrière. "Je cherche une qualité de soins optimale. Actuellement, l’hôpital ne me permet pas de travailler comme ça. Je choisis de travailler en maison de repos pour avoir la qualité de soins que je souhaite. Et quand ce sera également le cas dans les hôpitaux, je me tournerai peut-être par là."

Mais les infirmières et infirmiers sont-ils sous-payés?

Pour tenter de répondre à cette question, nous nous sommes rendus à l'hôpital de la Citadelle de Liège pour en savoir plus sur le premier salaire proposé.

"Elle obtiendra un barème de base autour de 1850 euros net auquel vient s’ajouter les prestations irrégulières (150 euros)", précise Dominique Putzeys, responsable des ressources humaines.

"A la Citadelle, on offre aussi une assurance de groupe. Comme on est une structure publique, on a toujours voulu que notre personnel contractuel ait le même salaire que le personnel statutaire. On a toujours cotisé à une assurance de groupe qui est complémentaire, pour laquelle l’employeur cotise en partie aussi. Il y a aussi une prime de fin d’année et d’attractivité, qui est généralement la même dans beaucoup d’institutions (1.000 euros net)."

Si l’infirmière est spécialisée, elle aura une prime qui tournera autour des 1600 euros nets dans cet hôpital. "Prime qui est toujours en discussion dans le cadre de l’IFIC (institut de classification des fonctions). Il y a également éventuellement l’une ou l’autre compensation qui peut se faire via les primes d’attractivité."

Les infirmières qui veulent se spécialiser se verront aussi offrir la possibilité d'être rémunérées pour leurs heures de formation. "On leur offre 40 jours de formation par an. On leur paie donc leur minerval pour qu’elle puisse se spécialiser."

Que pensent les ressources humaines de ce salaire de base? Permet-il d’attirer suffisamment d'infirmières et infirmiers ?

"Pour une infirmière bachelière qui a fait 4 ans d’étude, ou une infirmière spécialisée qui a fait une année supplémentaire, 1800 euros, ça peut être considéré comme assez faible. C’est un point qui devient de plus en plus important quand les infirmières postulent. C’était beaucoup moins important il y a 10-15 ans d’ici. C’était moins un sujet de préoccupation que maintenant", souligne Dominique Putzeys.

Ce barème peut-il provoquer à l'avenir des problèmes au niveau du recrutement? Actuellement, à l'hôpital de la Citadelle de Liège comme dans d'autres institutions hospitalières, recruter est devenu un tâche compliquée.

"Comme le barème est le même à peu près dans tous les hôpitaux, il faut aussi trouver d’autres éléments d’attractivité comme des éléments compensatoires, des éléments à la formation, le soutien à la spécialisation, la manière dont les stages se déroulent…", ajoute Dominique Putzeys. "Il y a l’attractivité et la fidélisation. Il faut aussi fidéliser les infirmières qu’on a dans notre service. C’est aussi un point important à souligner car on voit aujourd’hui que dans les conditions dans lesquelles les équipes travaillent, il y a un renforcement des départs et des réductions de temps de travail et d’absentéisme. C’est un point d’attention également."

Les jeunes diplômés refusent-ils ces conditions dès l'entame de leur carrière?

Sur la partie salariale, les infirmières peuvent très peu négocier car les barèmes sont fixés. A l'hôpital de la Citadelle de Liège, très peu d'entre elles refusent le salaire de base.

"Par contre, des infirmières qui ont déjà une carrière derrière elles, peuvent se tourner vers d’autres professions pour des raisons de salaire et de distance à parcourir pour venir travailler. Elles cherchent alors un hôpital plus proche de chez elle pour avoir peut-être moins de frais liés aux déplacements", nous expliquent les ressources humaines. "Certains qui habitent près du Luxembourg se rendront peut-être plus facilement dans ces hôpitaux qui rémunèrent mieux. Cela peut attirer les infirmières qui ont certaines années d’ancienneté. C’est moins prépondérant pour les jeunes."

 Il y a une concurrence avec le Luxembourg ou la Suisse

Selon Alda Dalla Valle, vice-président de la FNIB (Fédération des infirmières de Belgique), les hôpitaux belges doivent faire face à une concurrence qui s'accentue avec l'étranger. Les jeunes diplômés hésiteraient moins à s'expatrier vers les pays voisins, notamment au Luxembourg.  

"Tout d’abord, il n’y a déjà pas beaucoup de jeunes qui postulent car ce qu’on leur offre comme conditions de travail, salariales, avantages, etc… C’est très difficile. Ce n’est pas attrayant du tout", regrette-t-elle. "Et puis il y a une concurrence avec le Luxembourg ou la Suisse, où on leur donne des conditions plus avantageuses (temps de travail, salaire doublé, plus reconnaissance). Ce qui fait que nos jeunes diplômés quittent très vite la profession en Belgique."

Alda Dalla Valle assure que les jeunes qui arrivent dans la profession quittent le milieu après 5 à 7 ans pour "faire tout autre chose".

"C’est très difficile de les garder car quand elles ont mis le pied dans le milieu du travail, elles se rendent compte de la difficulté et de la pénibilité. Les contraintes sont très lourdes et à côté de ça il y a une charge de travail qui est fortement augmenté vu le nombre de personnes. C’est un cercle vicieux. Il y a une charge effective en travail et il y a une charge psychologique car c’est très difficile, d’autant plus avec la pandémie. On est déjà frustrés par rapport à ça. Et vous ajoutez les conditions qui ne sont plus du tout attrayantes…"

Des moyens débloqués 

En septembre dernier, le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, avait rappelé les moyens débloqués depuis le début de la législature en faveur du personnel infirmier, que ce soit pour renforcer les effectifs ou pour en valoriser le statut.

"Comme la crise sanitaire l'a encore mis en exergue, le personnel soignant est essentiel pour des soins de qualité. Sans lui, notre système de soins n'aurait pu rester debout. Pour nous, il est essentiel que toute personne qui travaille dans les soins soit davantage valorisée et soutenue dans son travail au quotidien", avait-il déclaré alors qu'une manifestation du personnel infirmier avait lieu à l'appel du syndicat autonome belge des praticiens de l'art infirmier Union4U avec le soutien au collectif inter-hospitalier Mouvement des praticiens de l'art Infirmier (MPAI).

Une "série de mesures commencent à avoir un impact sur le terrain", avait ajouté le ministre en citant notamment les effets du Fonds blouses blanches doté de 402 millions d'euros qui a, par exemple, déjà permis de créer de nouveaux emplois et de convertir des contrats à durée déterminée en durée indéterminée.

Une prime exceptionnelle de 985 euros bruts a également été accordée, de même qu'un chèque consommation de 300 euros. En outre, 600 millions ont été prévus pour exécuter l'accord social conclu dans le secteur, dont 100 millions pour de meilleures conditions de travail et 500 millions pour des salaires plus justes par la mise en oeuvre de l'IFIC, système qui vise à favoriser les premières années de carrière et doit mener à une majoration de 6% en moyenne du salaire mais dont les modalités sont contestées par une partie du secteur.


 

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