En ce moment
 
 

"Ce que je vous demande, c’est de vous dévêtir, visage non caché": Inès postule pour un job étudiant et reçoit une proposition de webcam girl

 
 

Elle pensait postuler à un simple travail saisonnier. Comme au moins 6 autres étudiantes, Inès a été contactée pour un travail de webcam girl. Le but: se déshabiller devant une webcam pour des clients connectés à des milliers de kilomètres. Pour obtenir ses coordonnées, les malfrats ont utilisé Student.be, une plateforme reliant recruteurs et demandeurs d'emplois. Une pratique condamnable que dénonce notre témoin.

Inès (prénom d'emprunt par souci d'anonymat) garde un très mauvais souvenir de sa dernière candidature pour un job étudiant. En juillet dernier, cette étudiante en deuxième année de sciences politiques à l’ULB (Université libre de Bruxelles) se lance à la recherche d’un job pour l’été. "Je voulais travailler pour payer mes études", lâche la jeune femme. Elle se connecte sur un site spécialisé. Celui-ci met en relation les annonceurs à la recherche de travailleurs saisonniers et les étudiants qui veulent arrondir leur fin de mois. La plateforme est réputée, Inès ne se méfie pas. "Je ne recherchais pas un travail particulier, juste de pouvoir gagner un peu d’argent", nous explique-elle. 

En quelques années, Inès a multiplié les expériences différentes (hôtellerie, restauration, etc). Sur le site, plusieurs annonces attirent son attention. Elle y postule et attend. "Deux jours plus tard, elle reçoit un mail. Une proxénète me propose de faire de moi une webcam girl pour l’élite suisse", nous explique-t-elle.

Un job de webcam girl payé à raison de 56,5€ nets pour 10 minutes de conversation vidéo

Inès tombe des nues. La réponse est claire et sans équivoque. "Un job de webcam girl payé à raison de 56,5€ nets pour 10 minutes de conversation vidéo (...) Les clients sont tous d’origine suisse francophone et je m’engage à vous mettre en relation qu’avec des personnes polies et respectueuses", peut-on lire dans le mail. Tous les contours du travail sont précisés. "Ce que je vous demande, c’est de vous dévêtir, visage non caché. Il ne vous sera demandé aucun geste à caractère sexuel (même pas de vous toucher). En d’autres mots, il ne s’agit que de vous déshabiller", poursuit le mail. La suite du courrier précise toutes les modalités: connexion via Skype, rémunérations via virement et choix des horaires de travail. 

Inès qui cherchait un simple travail saisonnier, ne s’attendait pas à recevoir une telle proposition. "C’est choquant et décevant. C’est de la manipulation de haut niveau. On vient de vivre une période de crise, beaucoup de gens ont perdu leur emploi, des étudiants veulent gagner un peu d’argent", déplore la jeune femme.

Pendant plusieurs semaines, Inès appréhendait de consulter ses mails ou de répondre à des appels masqués. "J’avais peur car ces personnes ont mon CV avec toutes mes coordonnées", lâche-t-elle. Selon Inès, ce genre d’annonces n’est pas rare. "Après en avoir parlé avec des amis, je me suis rendu compte que c’était courant. Plusieurs d’entre eux sont déjà tombés sur des annonces comme cela sur des sites proposant des jobs étudiants", nous assure-t-elle.

C'est de l'utilisation malhonnête de données

Au moins 6 étudiantes ont reçu cette annonce

Afin de comprendre comment de telles malversations sont possibles, nous avons joint le site sur lequel Inès a postulé. Il s'agit de Student.be. Cette plateforme est consacrée à l'emploi des jeunes. Elle met en relation des jeunes demandeurs avec les employeurs à la recherche de main d'œuvre occasionnelle. Matthieu Verstraete, cofondateur de la plateforme, connait le problème : "Nous avons reçu 6 témoignages d'étudiantes qui font état de ce même procédé". À chaque fois, elles ont reçu le même mail qu'Inès les incitant à se déshabiller devant une webcam contre rémunération. 

Student.be a mené ses investigations. En identifiant les différentes annonces auxquelles les étudiantes ont postulé, Matthieu et son équipe sont peut-être parvenus à identifier une personne suspecte. Selon les premiers éléments, celle-ci détient une société de fast-food qui a rejoint la plateforme student.be dans le but de recevoir de la main d'œuvre. Mais à côté de cela, elle utiliserait les coordonnées des jeunes femmes présentes dans leur CV pour les recontacter et leur proposer un travail de webcam girl. On ignore si ce sont eux qui agissent directement ou s'ils revendent ces données à des recruteurs. Matthieu Verstraete nous résume la situation. 

"Imaginons, j'ai une société. Celle-ci est tout à fait réelle et mon activité légale. Je cherche de la main d'œuvre. Je reçois des CV puis les télécharge. Et après cela, j'ai la possibilité de recontacter les étudiantes pour leur proposer ces horreurs. C'est de l'utilisation malhonnête de données", dénonce le représentant de la plateforme. Matthieu et son équipe se sentent démunis. Ils n'ont aucun moyen pour éviter ce genre de fautes. 

La seule manière de prouver qu'ils sont derrière tout ça serait de fouiller leur ordinateur

Concrètement, lorsqu'un annonceur veut publier une annonce, il la soumet à la plateforme. Celle-ci est ensuite vérifiée par les employés de Student.be. L'annonceur est contacté par téléphone afin de s'assurer de l'authenticité de son annonce. "Une fois qu'un annonceur a été validé par notre plateforme, il peut publier des annonces sans vérifications", nous détaille Matthieu Verstraete.

Ces procédures ont été mises en place en 2017 après plusieurs entorses au règlement constaté. Le cofondateur estime que le fait que des personnes utilisent les coordonnées à d'autres fins dépassent ses compétences. "Contre cela, on ne peut rien faire. Mais ça nous bouffe ce genre de choses. On est démunis. Notre plateforme réunit des étudiants dont certains sont dans une situation très précarisés et peuvent donc être sensibles à ce genre d'annonces. Dans ce cas-ci, il (le recruteur de webcam girl ndlr) propose beaucoup d'argent. On pense que des étudiantes ont pu accepter la proposition", regrette Matthieu Verstraete.  

Lorsqu'un doute sur un annonceur surgit, Student.be le bloque. Ainsi, il n'a plus aucun accès à la plateforme et ne peut entrer en contact avec les étudiants. Mais à chaque fois, pas de preuves accablantes. "Ces recruteurs ne passent pas par Student.be pour recontacter les étudiantes. La seule manière de prouver qu'ils sont derrière tout ça serait de fouiller leur ordinateur", affirme le cofondateur. Avant d'ajouter: "Nous incitons les étudiantes à déposer plainte. Suite à cela, une enquête sera diligentée et on pourra les aider à identifier les coupables". 

Dix personnes travaillent au sein de Student.be. Des développeurs ainsi que des travailleurs spécialisés dans la relation clients composent l'équipe. En moyenne, 10.000 offres sont publiées chaque année. 30 à 40.000 étudiants se servent de cette plateforme.

À notre niveau, nous n'avons pu établir qui se cachent derrière les annonces suspectes envoyées à des étudiantes. La police serait le seul organe compétent pour tracer l'origine des emails reçus. Mais à ce jour, aucune plainte n'a été déposée. 

Que dit la loi?

Vous le savez peut-être, notre Code pénal est vieux. Très vieux. Sa publication remonte à 1867. Il n'est donc pas étonnant qu'il ne fasse nullement allusion à l'utilisation de webcam à des fins sexuelles et contre une rémunération tarifaire. Pour nous éclairer sur le sujet, nous contactons Me Pierre Monville, avocat au barreau de Bruxelles.

"L'activité de 'webcam girl' n'existait pas au moment où la loi a été écrite. Il est donc ici question d'interprétation", nous confirme le pénaliste. En s'appuyant sur le Code pénal tel qu'on le connaît actuellement, Me Pierre Monville nous explique sur quelles infractions les malfrats pourraient être poursuivis. 

- Pour incitation à la débauche : le racolage est interdit par l’article 380bis du Code pénal, qui punit "quiconque, dans un lieu public aura par paroles, gestes ou signes provoqués une personne à la débauche". De plus, le Code pénal sanctionne toute publicité organisée autour de la prostitution. "Sera puni d'un emprisonnement d'un mois à un an et d'une amende de 100 à 1.000 euros, quiconque, quel qu'en soit le moyen, fait ou fait faire, publie, distribue ou diffuse de la publicité, de façon directe ou indirecte, même en en dissimulant la nature sous des artifices de langage, pour une offre de services à caractère sexuel, lorsque ces services sont fournis par un moyen de télécommunication", écrit la loi belge. 

 - Pour violation de la convention collective de travail n° 38 : rendue obligatoire depuis 1984, celle-ci encadre les devoirs de l'employeur en matière de recrutement. Selon l'article 8 de cette convention, l'employeur doit communiquer toute une série d'informations afin que le candidat soit en mesure de se faire une idée du travail pour lequel il postule. Ces informations doivent permettre aux candidats de savoir concrètement pour quel travail ils postulent.

- Usage de faux: "Il y a un problème complémentaire qui est ici l'usage de faux. Si une fausse annonce a été publiée dans le but d'engager des jeunes femmes pour une autre activité, on parle de faux. Ici, d'un faux informatique", nous explique Me Monville. Et dans ce cas, cette infraction est condamnable selon les articles 193 à 196 du Code pénal

- Pour escroquerie : Si une personne recueille des données dans le but de les revendre à une tierce personne (comme a pu le faire l'annonceur en question ici), il y a violation du RGPD (le règlement général sur la protection des données) et manœuvre frauduleuse. "Cette infraction est punissable selon l'article 496 du Code pénal", nous détaille Me Monville. 

Les étudiantes qui se seraient adonnées à de telles activités ne seraient, quant à elles, pas poursuivies par la justice. "C'est toujours l'exploitation qui est poursuivie", nous résume l'avocat au barreau de Bruxelles.




 

Vos commentaires