43ème jour de grève chez Mecamold à Herstal où 44 personnes vont être licenciées: "Le personnel ne veut rien lâcher"

Demain a lieu une énième réunion entre syndicats et direction de Mecamold, cette entreprise de fabrication de moules de pneu paralysée par une grève depuis le 20 novembre après sa reprise par un "redresseur d'entreprise" du nom de Keravalon en mai dernier. La réunion devrait être décisive pour l'avenir de la société et de ses travailleurs.

Sept mois après le lancement de la procédure Renault chez Mecamold à Herstal en région liégeoise, on est toujours dans la phase 2 qui détermine les modalités de départ des 44 travailleurs qui seront licenciés et les conditions auxquelles les 95 autres resteront. La négociation s'est enlisée depuis novembre et, selon les syndicats, on est à la veille d'une réunion, peut-être pas de la dernière chance mais presque.

"Clairement, on ne va pas aller au-delà de cette semaine", craint Françoise Sensi, secrétaire permanente du syndicat CNE. En effet, les travailleurs ont reçu en début d'année "une lettre de la direction qui leur faisait bien comprendre que le temps jouait contre tout le monde et que l'argent filait". Cependant, pour Antonio Fanara, secrétaire régional du syndicat FGTB, il ne s'agissait que d'un coup de pression pour que les travailleurs acceptent le plan sur la table. "C'est une procédure patronale classique, ce n'est pas la première ni la dernière", relativise-t-il. Mais du côté de la CNE, on craint que la direction "lance les préavis sans le plan social" et ferme purement et simplement l'usine.


Où en sont les négociations ?

Des avancées ont déjà été engrangées au fil du temps.


Des conditions de base "invraisemblables"

La phase 2 a débuté le 9 novembre et au départ, la direction conditionnait l'enveloppe sociale prévue dans le cadre du licenciement collectif avec les coupes salariales programmées pour le personnel qui restera.

Pour ceux qui partent, la direction :

  • prévoyait une prime de 750€ brut par année d'ancienneté
  • refusait une dérogation pour une prépension à 56 ans

Pour ceux qui restent, la direction voulait :

  • geler les salaires
  • procéder à un saut d'index
  • ne prévoir aucune évolution barémique
  • passer de 36 à 37 heures par semaine sans revalorisation salariale
  • prévoir de façon exceptionnelle le passage à 12h par jour et 60h par semaine
  • supprimer le 14ème mois
  • supprimer une prime relative aux chèques-repas
  • supprimer une prime de production
  • ne plus alimenter l'assurance-groupe
  • lever la protection des délégués syndicaux
  • prévoir une échelle barémique différente pour les nouveaux engagements

Toutes ces conditions étaient "invraisemblables", estime la FGTB. "Pourquoi être venu avec ça ? On leur enlevait tout et leur dignité. Les travailleurs ont eu l'impression d'être humiliés et le climat s'est dégradé."


Les conditions actuelles

La direction a abandonné petit à petit certaines de ces mesures. Premièrement, elle ne lie plus les conditions de départ des uns à l'acceptation des changements pour ceux qui restent. De plus, la mesure sur les 60h par semaine est illégale dans ce secteur ; et le gel des salaires engendre d'office un saut d'index et ne peut être décidé qu'en commission paritaire et non par l'entreprise.

Ensuite, la direction maintient la prime relative aux chèques-repas. Elle continuera aussi à alimenter l'assurance-groupe. L'échelle barémique différenciée est abandonnée. Le 14ème mois est conservé à un peu moins de 50%. Quant à ceux qui partent, la prime de 750€ bruts par mois est également nettement revue à la hausse à 1400€ bruts. Voici donc ce qui reste sur la table.

Pour ceux qui partent :

  • une prime de 1400€ brut par année d'ancienneté limitée à 44 travailleurs et pas plus
  • refus d'une dérogation pour une prépension à 56 ans

Pour ceux qui restent, la direction

  • supprime le passage de 36 à 37 heures par semaine sans revalorisation salariale, à condition que les départs volontaires soient limités à 44 et acceptés ou non par la direction
  • fait passer le 14ème mois à un peu moins de 50%
  • supprime une prime de production de 400€
  • lève la protection des délégués syndicaux


Des conditions toujours rejetées

Le "problème" pour la direction, c'est que ce plan actuellement sur la table et auquel les employés avaient finalement dit "oui" ne satisfait pas les ouvriers. "Le personnel ne veut rien lâcher. Ni la prime de production, ni la levée de la protection pour ceux qui sont délégués syndicaux ou qui s'étaient inscrits sur les listes", détaille la CNE. Les autres points qui fâchent sont "la suppression d'une partie de leur 14ème mois et la condition de double volontariat", explique la FGTB, c'est-à-dire que les départs volontaires sont conditionnés à l'approbation de la direction. "Ce n'est pas parce que la situation s'enlise qu'ils vont accepter tout et n'importe quoi", résume Antonio Fanara.

Mais les deux syndicats espèrent que ces dernières demandes seront entendues. "On arrive à la croisée des chemins. S'ils veulent vraiment relancer entreprise, alors on arrive près d'un accord", espère la FGTB ; tandis que la représentante de la CNE, "espère de tout coeur trouver une solution pour le bien des travailleurs".

Selon les syndicats, la direction s'est montrée "déterminée à garder l'emploi" devant la médiatrice nommée par le ministère de l'Emploi pour remettre les 2 camps autour de la table. Demain, les syndicats viendront donc avec une liste de volontaires et ces dernières revendications du personnel.

Rappel des faits

Mecamold est une entreprise située à Herstal, près de Liège, qui emploie 139 personnes (sans compter les malades de longue durée). Elle appartenait à Bridgestone, le premier fabricant mondial de pneus, depuis près de 14 ans. Elle produit des moules et supporte environ 50% de la production de Bridgestone en Europe, le reste de la demande de moules étant externalisé.


Des années de déficit

Mais depuis plusieurs années, Mecamold faisait face à une situation économique très difficile. Malgré un chiffre d'affaire d'environ 15 millions d'euros, l'entreprise accusait d'importantes pertes : 3 millions d'euros sur les 2 dernières années et en tout, 9 exercices déficitaires.


Revendue à un redresseur d'entreprise

Résultat, le 4 mai 2018, Bridgestone revend Mecamold à la société Keravalon pour 1€ symbolique. Keravalon est ce qu'on appelle couramment un "redresseur d'entreprise". Il s'agit d'un collectif d'entrepreneurs dont le siège se situe à Paris et est financé par des investisseurs anglais et américains. Ils sont spécialisés dans la reprise d'entreprises sous-performantes, qu'ils "assainissent" avant de les revendre.


"Bridgestone s'est dédouané"

Pour Antonio Fanara, le secrétaire régional FGTB, par cette revente, "Bridgestone s'est dédouané de tout l'aspect social après 14 ans et voilà les miettes qu'il laisse aux travailleurs". Car en parallèle de cette revente, Bridgestone s'est engagée à commander 600 moules par an à Mecamold jusque fin 2023. L'entreprise est donc assurée d'avoir un client pendant 5 ans.


54 licenciements pour "produire au prix du marché"

Keravalon a nommé Jérôme Gasquet pour diriger Mecamold. Il a dévoilé clairement ses intention dès son arrivée : Mecamold produit 30% plus cher que le marché et "l'objectif à terme est de produire au prix du marché". Et le 20 juin 2018, la direction annonce son plan de relance, avec l'intention de licencier 54 personnes sur 139 : 46 ouvriers et 8 employés, soit près de 40% des emplois.


Keravalon espérait finaliser les licenciements pour le 1er octobre

La direction espère alors aller très vite. Le sauvetage "implique de travailler plus efficacement et à un coût moindre, de retrouver l'équilibre financier dès janvier 2019 et la profitabilité dans l'année", annonce M. Gasquet qui rencontre les syndicats. Pour ceux-ci, il veut aller trop vite. "La direction va même jusqu'à prévoir la date de leur départ: elle compte procéder au licenciement collectif le 1er octobre 2018!", s'offusquait alors la CNE. Un objectif jugé "peu réaliste" en raison du peu de temps consacré aux négociations indispensables dans le cadre de la procédure Renault ainsi qu'à la période de vacances. Cette annonce s'accompagne alors d'un arrêt de travail de 4 jours.


10 emplois sauvés

En juillet a lieu la première réunion entre syndicats et direction dans le cadre de la phase 1 de la procédure Renault. Ceux-ci renvoient le début de la phase 1 en septembre. Les syndicats soumettent une contre-proposition car ils estiment que le plan industriel qui leur a été présenté ne tient pas la route avec autant de suppressions d'emploi, et celle-ci est acceptée par la direction le 8 novembre. 10 emplois sont finalement sauvés. Résultat : Mecamold passe de 54 suppressions d'emploi à 44 en 2020.

La phase 2 débute le 9 novembre mais le 20 novembre commence cette grève qui se poursuit encore aujourd'hui pour les raisons expliquées ci-dessus.

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