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Ann-Laure a ramassé 7 tonnes de déchets: "Chômeuse longue durée, je suis à 100% pour le travail d'utilité publique"

Depuis 2 ans, Ann-Laure agit dans l'ombre. Cet ange gardien ramasse, trie et recycle bénévolement les milliers de kilos de déchets abandonnés par des riverains peu scrupuleux ou inconscients dans les Brabants wallon et flamand. Cette activité l'a sortie de la déprime: "Je fais de l'exercice, je fume moins, j'ai gagné en dignité et j'ai trouvé l'amour", se réjouit-elle. Cette quadragénaire au chômage, plaide en faveur des travaux d'intérêt public pour les demandeurs d'emploi de longue durée. De leur côté, les autorités l'applaudissent: "C'est un exemple de bonté et de civisme".

"Je reviens de la Dyle, c'est l'horreur", nous dit Ann-Laure, par téléphone. Soucieuse de préserver le cadre de vie d'un maximum de Belges, cette habitante de Huldenberg, dans le Brabant flamand, parcourt quotidiennement sa région et celle du Brabant wallon pour y ramasser les déchets. Ce matin encore, elle a trouvé des kilos de crasse polluante dans la vallée de la Dyle. "En plus des cannettes et bouteilles, en général, on trouve de tout, raconte-t-elle, après nous avoir joints via notre page Alertez-Nous. Des bidons remplis d'huile à moteur, des médicaments, des extincteurs, des clés USB, des Gsm, des cartes de banque dont les voleurs se débarrassent probablement, des jouets cassés, etc."

Ann-Laure photographie tout ce qu'elle trouve dans la Dyle
 

"En octobre, j'ai ramassé 22 kg de cannettes, mais le pire, c'est la frigolite!"

Cette amoureuse de la nature ne supporte pas que des déchets portent atteinte aux paysages, aux chemins de promenade, mais aussi qu'ils salissent les berges ou s'amoncellent le long des routes. Ann-Laure est au chômage depuis 2 ans, alors chaque matin, elle enfile ses chaussures de marche et traque les déchets pendant une demi-journée. Elle les dispose dans des charriots que certains ont abandonnés en rue et les remplit de bouteilles en plastique, mais aussi de cannettes en fer ou en aluminium. "Au total, sur le mois d'octobre, j'ai ramassé 22,5kg de canettes en fer et aluminium sur 16 km de voirie, assure Ann-Laure. On a fait le Pisselet récemment (une rivière à Grez-Doiceau, ndlr). Sur les 200 derniers mètres, on a ramassé 200 kg de déchets".

Le pire qu'elle ait trouvé lors de ces séances de ramassage? "Des centaines de pot de fleurs, une demi Citroën, des tubes d'aération d'une plantation de cannabis en réserve naturelle, des emballages de snacks dont la date de péremption indiquait 1983. Mais le pire de tout, c'est la frigolite. Il y en a énormément. Chaque fois qu'il y a un arbre qui penche dans la Dyle, ça retient tous les déchets flottants. Là on se rend compte des dégâts. Lorsque la frigolite est jetée n'importe comment et que les vents l'amènent dans les rivières, elle se désolidarise. Du coup, chaque petite boule se sépare des autres et ça donne une vraie soupe de frigolite…", déplore-t-elle. Une soupe ingérée mortellement par les poissons.


 
Ann-Laure trie les cannettes de fer et d'aluminium à l'aide d'un aimant

"Je le fais du lundi au vendredi, poursuit-elle. Cela me demande autant de travail qu'un temps plein". Et pour cause: l'activité d'Ann-Laure ne se limite pas au ramassage. "Ensuite, tout est pesé et trié". Lorsqu'elle rentre chez elle, la voiture remplie de sacs réutilisables gonflés de déchets, elle entame un tri minutieux. "Je déverse le sac sur le trottoir, je me mets accroupie, décrit-elle. Je prends mon aimant, il attire les cannettes en fer, et en 15 minutes, tout est trié".

Un aimant: voilà l'une des astuces d'Ann-Laure. Bien entendu, elle n'en a pas acheté. Comme pour tout le reste, elle l'a trouvé dans la nature: "On trouve des aimants très facilement, dans les disques durs, les ordis, les télés, les baffles, … Ils sont très puissants", révèle-t-elle.


 
Elle revend les cannettes chez un ferrailleur certifié: "80 cents le kg pour celles en aluminium"

Lorsqu'Ann-Laure a trié les cannettes, elle poursuit le processus écologique et fait en sorte de leur donner une seconde vie. "Vous savez, dans la nature, on trouve énormément de fer, de zinc, de plomb, de cuivre jaune et rouge. Moi, je trie tout et les fais recycler. Je revends cela chez un ferrailleur en Flandre, certifié Ovam (l'agence publique flamande de gestion des déchets, ndlr). Pour les cannettes en fer, c'est 15 à 17 cents du kg en fer et 70 cents du kg pour celles en aluminium". Autant dire pas grand-chose. Mais c'est par idéalisme qu'Ann-Laure effectue cet immense travail, et non pour l'appât du gain.

Ensuite, l'infatigable ange gardien rassemble les déchets non recyclables dans des sacs offerts par la commune et prévient les autorités qui viennent les ramasser. "Les bouteilles en verre, je les dépose dans les bulles, bien sûr. J'obtiens d'excellents résultats", se réjouit-elle.


 
Ann-Laure a eu un déclic devant un reportage sur le plastique

Cette quadragénaire, mère de deux enfants, a eu un déclic devant sa télévision. "Je regarde beaucoup Arte et j'ai vu les documentaires Addicted to plastic (voir le documentaire, en anglais), se souvient-elle. J'ai pris conscience de ce 7e continent qui flotte dans l'océan, il est fait de plastique. 10% de ces déchets proviennent de l'industrie marine, 10 autres des plages et 80% proviennent des continents! J'ai regardé par ma fenêtre et j'ai vu… J'ai commencé par nettoyer ma route. Et petit à petit, j'ai nettoyé plus ou moins 10 ans de déchets sur ma commune".

Au total, sur les onze derniers mois, Ann-Laure assure avoir ramassé l'équivalent de 7 tonnes de déchets. Selon les professionnels du milieu, ce chiffre est tout à fait crédible. "Lors d'un nettoyage de rivière avec des bénévoles, on a ramassé des quantités phénoménales sur un petit tronçon, reconnait Bénédicte Maréchal éco-conseillère à la commune de Jodoigne. En une matinée, nous avions atteint 5 mètres cube de déchets, soit un camion complet de plus d'une tonne". "On peut difficilement remettre ces chiffres en cause, renchérit Raphaël Lateur, chargé de communication à l'Intercommunale du Brabant wallon. Au niveau provincial, on récupère près de 200 tonnes par an de déchets disposés autour des bulles à verre. Les dépôts clandestins sont un gros problème".

Les dépôts clandestins aux abords des bulles à verre peuvent d'ailleurs frôler l'absurde. Sur ces photos, Ann-Laure dénonce: "Vous pourriez croire que j’ai pris mes courses alimentaires en photo, dit la légende. Eh bien non: ce ne sont que des emballages non ouverts de nourriture pour une valeur de 250 à 300 € date de péremption de 2012 à 2014 déposés à la bulle à verres de Sint-Agatha-Rode. No comment". 

Dépôt clandestin à la bulle à verre de Rhode-Sainte-Agathe

Les autorités ne doutent pas d'Ann-Laure. "Je lui fais entièrement confiance pour les chiffres, assure Isabelle Delgoffe, responsable de la cellule de Coordination Contrat de rivière Dyle-Gette asbl. En mars dernier, suite à son repérage de terrain à Wavre, elle nous a informés de la formation d’un "bouchon" sur la Dyle. Nous avons fait intervenir une grue afin de dégager les arbres écroulés sur la rivière. Un barrage flottant a été placé en aval pour récolter les déchets qui ont approximativement atteint une tonne".

L'arbre tombé dans la Dyle a retenu les déchets



Son bénévolat l'a sortie de la déprime liée au chômage et lui a permis de trouver l'amour

Ann-Laure insiste: "Physiquement et moralement, c'est génial. Lorsque j'ai perdu mon emploi de secrétaire commerciale il y a 2 ans, j'ai connu une période de dépression. J'ai un peu zoné pendant quelque temps", confie-t-elle. Aujourd'hui, grâce à son activité bénévole, elle fait de l'exercice tous les jours "sans débourser 1€ en salle de sport". "Je fume moins, j'ai gagné en dignité. Je n'ai plus besoin de voir mon psy et j'ai trouvé l'amour après 7 ans de célibat", se réjouit-elle. En effet, après un an de ramassage, Ann-Laure s'est rapprochée du chef d'équipe des ouvriers des espaces verts de sa commune. "On est allé boire un verre, on a papoté. Aujourd'hui, il partage ma vie et me soutient à 200%. Depuis qu'on est ensemble, mon action en faveur de l'environnement a amplifié".

 Ann-Laure et son compagnon


 
"Il faudrait proposer ce genre de travail d'intérêt public, pas l'imposer!"

Selon Ann-Laure, les chômeurs de longue durée pourraient apporter beaucoup à la nature. "Il faudrait vraiment du travail d'intérêt général pour les chômeurs comme moi, estime-t-elle. Non pas l'imposer, mais le proposer. Je suis à 100% pour les travaux d'utilité publique". Elle admet que ce n'est pas dans les mœurs. "Il n'y a rien de plus interpellant que de voir quelqu'un qui ramasse, les gens sont étonnés, car ça n'existe pas chez nous". Et pourtant, Ann-Laure est formelle: ça marche! "C'est très féminin ce que je fais, considère la quadragénaire. Les hommes trouvent que ce n'est pas nécessaire, que ça manque de sens car le lendemain, il faut tout recommencer. C'est faux. Un endroit propre, reste propre. Quand j'ai commencé il y a deux ans, en chaussée, là où je vis, il y avait en moyenne 14 kg de déchets par kilomètre de voirie. Aujourd'hui, il n'y en a plus que 5 et ça reste constant. C'est le fruit d'un entretien régulier des chaussées".


 
Le secteur environnemental l'adore, mais Ann-Laure ne trouve pas d'emploi

"La seule chose qui coince, c'est que je ne parviens pas à avoir un emploi dans ce secteur. Il n'y a pas de budget en Belgique pour rémunérer ce que je fais, affirme-t-elle. Je n'ai pas envie de m'asseoir derrière un bureau et de vendre des produits que les gens vont jeter dans la nature". La réalité d'Ann-Laure est d'autant plus frustrante que son travail est véritablement encensé par les autorités. "Ann-Laure s'est proposée spontanément comme bénévole et les gens comme elle sont très rares, confirme Claudia Boucsin, éco conseillère à Grez-Doiceau. Elle met vraiment la main à la pâte. Elle est utile car elle agit particulièrement le long des rivières, là où nos ouvriers n'interviennent pas car c'est une compétence de la Région ou de la Province". "A la suite des chantiers de nettoyage de Madame Furnel, nous avons effectivement remarqué qu’un site redevenu propre et agréable le restait plus longtemps. Nous saluons son travail exemplaire et très positif", renchérit Pierre Lavendy, conseiller environnement à Wavre. "Nous ne pouvons que la remercier et l'encourager", insiste Isabelle Delgoffe, responsable de la cellule de Coordination Contrat de rivière Dyle-Gette asbl.



Les sanctions pénales peuvent aller jusqu'à 10 millions d'euros

Ann-Laure ne traque pas les auteurs d'infractions environnementales. Son job bénévole n'est pas de les poursuivre, ni de les punir. L'aspect répressif appartient à la justice. Les sanctions pénales ou administratives peuvent d'ailleurs être très lourdes. Au niveau pénal, elles peuvent aller d'une amende de quelques euros pour les infractions de quatrième catégorie, à 10 millions d'euros assorties d'une peine de prison pour celles de première catégorie (par exemple, dans le cas de crimes environnementaux ayant mis la santé humaine en danger).

Ce travail d'enquête prend du temps. Un temps durant lequel les auteurs non identifiés peuvent continuer à commettre leurs dépôts sauvages. Et c'est là tout l'apport du travail bénévole d'Ann-Laure. Car en nettoyant les immondices pour lesquels l'identification des propriétaires est difficile ou impossible, Ann-Laure permet à l'endroit de retrouver sa propreté. Le nettoyage est d'autant plus efficace car elle utilise les sacs spécifiques qu'elle reçoit gratuitement de la commune pour effectuer son travail bénévole. "L’avantage réside dans le fait que ces sacs sont plus facilement évacués puisqu’ils ne sont pas considérés comme des dépôts qu’il faut investiguer pour essayer d’en déterminer les auteurs", souligne Pierre Lavendy, conseiller en environnement à Wavre.


 
"On ne pense jamais à la fin du parcours: il faut bien jeter"

Depuis le 1er janvier, toutes communes confondues avec rivières, Ann-Laure dit avoir ramassé 7 tonnes de déchets (cannettes, métaux, plastiques, déchets restants sur la vallée de la Dyle). Une conscience écologique que cette maman transmet à ses enfants de 15 et 11 ans. "Ils m'aident, assure-t-elle. Ils viennent de temps en temps, ils aiment bien les gros défis. En mars, avec l'aide d'un groupe de bénévoles, on a sorti 300 pneus d'un bois".

Ann-Laure sensibilise ses enfants, mais estime qu'il faudrait éduquer les citoyens. Selon elle, personne ne pense à ce que deviennent les déchets. "On incite toujours à consommer plus, mais nulle part on dit aux consommateurs "Attention, il faut bien jeter". On ne pense jamais à la fin du parcours".

Pour cette raison, Ann-Laure est incapable de consommer certains produits. "Jamais je ne boirai de Red Bull, de Coca-Cola, de Caprisonne ou de Spa Reine. J'en trouve des bouteilles vides partout!".


 
Elle veut rencontrer Maggie De Block

Le prochain défi d'Ann-Laure? Obtenir un rendez-vous avec Maggie De Block, la nouvelle ministre fédérale de la Santé. "Je voudrais lui soumettre mon idée: instaurer une police fédérale de l'environnement. Un peu comme les pompiers ou la police classique, mais dans l'idée d'une équipe verte. Les membres seraient chargés de traquer les lieux insalubres, les déchets polluants et dangereux", propose-t-elle. Car Ann-Laure sait à quel point les différents niveaux de pouvoirs représentent un frein dans la gestion des déchets: "Chaque parcelle est divisée et tombe sous la coupe d'un service différent : communal, provincial, régional", déplore-t-elle. Sans parler des terrains qui appartiennent à Infrabel, le gestionnaire de réseau ferroviaire, aux villes ou les terrains privés.

L'idée d'Ann-Laure serait donc de créer un système qui chapeauterait tous ces niveaux. "J'espère vraiment qu'elle me recevra et que je pourrai aussi lui demander de sensibiliser le grand public afin que les emballages des produits que nous consommons ne jonchent plus jamais les routes".


Justine Sow @Justine_Sow
 


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